De la petite motte d'herbe coincée entre la route et les buissons de chêne kermès, il ne reste que la base, coupée à ras par les dents expertes des brebis. Ce matin-là, quelque part au sud du Garlaban, à deux pas d'Aubagne, les ruminants ne s'attardent pas devant le paysage, pourtant magnifique. A leurs pattes, près de 350 hectares de massifs prêts à être dégustés. Pour ces bêtes, c'est l'assurance de passer un hiver à l'air libre, loin de la bergerie et du foin pour seul repas. Et pour la communauté d'agglomération du Pays d'Aubagne et de l'Etoile, c'est un coup de pouce au nécessaire débroussaillage à mener sur la zone, dans le cadre de la lutte contre les incendies.
« La communauté d'agglo a la gestion du massif du Garlaban au travers d'un syndicat mixte, qui a pour vocation d'assurer la protection contre les incendies, mais aussi la mise en valeur forestière et touristique du site, explique André Gorlier, responsable du service forêts au Pays d'Aubagne. Nous avons déjà mis en place plusieurs initiatives, créé des pistes, des points d'eau, mais il faut entretenir tout cela. Se pose donc la question budgétaire. D'où l'idée d'envisager des solutions complémentaires, comme le pastoralisme. »
Moutons et brebis sont ainsi déjà utilisés pour assurer un complément à l'entretien des massifs dans la région aixoise ou les Alpilles. Pour Aubagne, l'expérience, débutée mi-janvier, est une première. Avant de la lancer, l'agglomération a demandé l'expertise du Centre d'études et de réalisations pastorales Alpes Méditerranée (Cerpam), un bureau d'études spécialisé. « On a regardé quelles étaient les espèces présentes sur le Garlaban selon les saisons, et les espaces accessibles aux bêtes », détaille Sabine Debit, ingénieur pastoraliste auprès de l'organisme. En fonction de ces éléments, une zone test de 350 hectares a été établie, sur laquelle près de 450 brebis venues des Alpes vont intervenir jusqu'à la mi-mai. Pour les encadrer, deux éleveurs, Olivier Bel et David Clot, se relaient tous les quinze jours. « C'est pas évident, confie Olivier Bel. On reste longtemps loin de chez nous. Les brebis, elles, doivent pâturer huit heures par jour, il faut faire pas mal de chemin, mais c'est un choix d'élevage. »
Pour l'instant, les bêtes arpentent un périmètre d'une soixantaine d'hectares, avec pour mission de s'attaquer principalement aux bords des sentiers. Pour les recadrer si besoin, Spit, le chien de travail, est là pour les remettre sur le droit chemin. La nuit, ce sont trois magnifiques patous blancs, ces grands chiens de protection, qui encadrent le troupeau et dissuadent les éventuels intrus, humains ou animaux. Pas question donc de s'approcher trop près des bêtes : des panneaux d'information ont été installés sur le site, invitant les promeneurs à la prudence et au calme aux abords du troupeau. Mais pas de quoi refroidir les habitués du Garlaban. « Il y a beaucoup de passage par ici, note Olivier Bel. Il faut faire avec les cavaliers, les marcheurs... Samedi, on a eu un vol de 40 parapentes, les patous ont un peu flippé ! Mais globalement, les gens sont contents de voir un troupeau. Ceux qui râlent le plus sont les joggeurs, ça les ralentit dans leur course... »
« Outre la lutte contre les incendies, l'initiative est aussi intéressante pour la biodiversité car les brebis "ouvrent le milieu", faisant entrer la lumière et donc enrichissant la flore », souligne André Gorlier. Si l'expérience est probante, le Pays d'Aubagne et de l'Etoile pourrait passer des contrats sur cinq ans avec les éleveurs et aménager le site en installant des abreuvoirs et des clôtures pour mieux accueillir les troupeaux. « Sur Lançon, on a fait des suivis avec et sans pâturage, note Sabine Debit. Sur les zones non-pâturées, en quatre ans, on a dépassé le seuil "DFCI" [défense de la forêt contre les incendies]. Sur les zones pâturées, on est resté en dessous. » A Aubagne, le premier bilan est attendu en juin. W