PORTRAIT - Qui aurait pu se douter qu’un ancien pianiste serait un jour à la tête du leader mondial dans le domaine de la santé connectée, iHealth ? Pas même Uwe Diegel lui-même, à vrai dire. Itinéraire d'un entrepreneur allemand domicilié à Paris, self made man à l'américaine.

Uwe Diegel aurait pu être n’importe qui : pianiste de concert, producteur de lait sans lactose, voire fabricant d’objets connectés. La vie a voulu qu’il soit tout ça. Au gré des événements et des opportunités, le cocréateur d'iHealth a plus d’une fois changé de casquette pour mieux agir en précurseur. Et il n'a de cesse de se renouveler. La gamme d’objets connectés qu’il conçoit suit ce modèle dynamique. Ainsi, après avoir exploré le monde des tensiomètres bluetooth, il a ensuite étendu son catalogue aux balances intelligentes, et plus récemment aux trackers d’activité.

Un concours de circonstances

Ses dix doigts étaient d’abord ceux d’un pianiste émérite jusqu’à cet accident, qui lui a retiré partiellement l’usage de son bras droit. Certainement pas fataliste, et encore moins sentimental, Uwe Diegel évoque ce moment difficile avec la même énergie que le reste de sa vie. Pour la toute première fois, le jeune homme d’alors se voit contraint de se recycler. À 26 ans, il part en Afrique du Sud produire du lait sans lactose. Quelques années et conséquents profits plus tard, il fait la rencontre de l’inventeur du thermomètre digital, Ky Lin, lors d’un voyage familial à Taïwan, d’où son épouse est native. C'est là qu'Uwe Diegel entre dans l’univers de la santé. Une vingtaine d’années a passé, et, à l’en croire, l’aventure commence à peine.

D'abord revendeur puis fabricant de thermomètres, il bifurque à nouveau pour devenir «monsieur tensiomètre». Ses produits abreuvent les sous-marques du monde entier. Sans cesse en mouvement, l’entrepreneur est comme un gros poisson qui aurait pris l’habitude de changer d’eau avant l’arrivée des requins. Une métaphore empruntée à celle de l’océan bleu. Il affectionne cette «théorie américaine du début du millénaire» qui décrit bien sa façon de fonctionner. «Quand on invente quelque chose, on est tout seul au milieu d’un océan. Vous vous épanouissez, vous gagnez de l’argent. Puis, la première vague de compétition ne tarde pas à arriver. Vous commencez à saigner, et l’océan change de couleur. Chaque vague le rend un peu plus rose. C’est pour cette raison qu’il faut constamment chercher un nouvel océan bleu. C’est comme ça qu’on arrive à survivre», explique Uwe Diegel.

Le déclic: une révolution numérique

Un nouvel océan, le plus vaste qu’il ait connu, apparaît sous ses yeux le 9 janvier 2007. Steve Jobs présente alors au monde entier une petite révolution téléphonique nommée iPhone. C’est plus qu’Uwe Diegel n’en demandait. À l’époque, la condition de fabricant de tensiomètres commence à lui peser. L’arrivée du smartphone d’Apple va tout chambouler. Le tensiomètre numérique, et tant d’autres objets connectés après lui, devient chose possible. Adoubé par la marque à la pomme, qui l’autorise à emprunter sa nomenclature, iHealth s’installe en 2009 dans la Silicon Valley, pas très loin d’ailleurs des locaux d’Apple. Deux ans plus tard, le premier tensiomètre connecté déboule en France. «Quand je regarde mon prototype, développé en 2008, il me fait l’effet d’un dinosaure», s’amuse Uwe Diegel, qui dirige aujourd’hui le leader mondial dans le domaine de la santé connectée.

Au-delà de l’évolution technologique, c’est tout un paradigme qui a changé chez l'allemand. «Pendant 20 ans, j’ai vendu la maladie. Aujourd’hui, je vends du bien-être et de la santé connectée (oxymètre de pouls, lecteur de glycémie…). Vous achetez des produits iHealth avec le sourire parce que vous avez envie de les utiliser», affirme-t-il. Une vision, plus positive que clinique, qui se reflète dans le design des objets qu’il dessine lui-même.«Notre univers est ludique et coloré. Il doit donner envie aux gens de prendre soin de leur santé au quotidien, et leur donner les moyens de le faire simplement et correctement.»

Le mode  «pause» lui est étranger

Surfant sur le dynamisme du secteur, iHealth déploie ses ailes. En plus d’étoffer sa gamme d’objets connectés, il crée en 2013, iHealth pro, une gamme spécialement conçue pour les médecins ainsi que iBaby, des solutions de monitoring pour enfants en bas-âge. Levé à 4h30, se partageant entre Paris où il vit, ses bureaux californiens et les usines chinoises, Uwel Diegel est au four et au moulin. «En ce moment, j’ai plus de 50 projets de recherche. On est constamment en quête de nouveauté.» Et de nouveaux marchés. Car si l’essentiel de son chiffre d’affaires est encore réalisé Outre-Atlantique, iHealth a créé en 2013 une filiale en Europe, preuve que le vieux continent intéresse.

Uwe Diegel, lui, s’amuse. Peut-être pour la première fois depuis très longtemps. Il continue à fabriquer des tensiomètres classiques, parce «que la demande est encore là», mais sa tête est ailleurs. Très loin, sur le cloud. Depuis plusieurs mois, les versions connectées ont pris l’ascendant sur leurs ancêtres dans les ventes américaines, confirmant ce qu’il pressentait depuis longtemps... «Dans les prochaines années, l’essentiel de mon business basculera dans la santé connectée.» Un changement qu’Uwe Diegel accueille une fois de plus à bras ouverts.

Romain Gouloumes