Alors que la consultation citoyenne sur la loi numérique s’achève samedi, deux spécialistes du Web ont accepté d’échanger leur point de vue sur cette initiative inédite. D’un coté, Stéphane Bortzmeyer, spécialiste des réseaux et qui y consacre un blog depuis de longues années. De l’autre, Pierre Col, directeur marketing et communication d’un éditeur de logiciels, et blogueur également.

Si les deux ingénieurs sont plutôt positifs sur le principe de la consultation, leurs interprétations divergent à propos des conséquences de celles-ci, et de la prise en compte des avis des citoyens.

Que pensez-vous du principe de faire appel aux citoyens pour participer à l’élaboration de la loi?

Stéphane Bortzmeyer: La discussion, c’est la base même de la démocratie. Après, tout réside dans les détails. Dans la Grèce antique on pouvait réunir tous les citoyens dans une vraie agora pour débattre. Aujourd’hui, Internet offre la possibilité technique de faire participer tout le monde, mais en réalité on est encore dans l’expérimentation.

Pierre Col: Même si la parole est ouverte à tous, je pense qu’il ne faut pas négliger le fait qu’un certains nombre de corps intermédiaires vont jouer leur rôle. Certaines associations, certains lobbys, proposent leurs idées. Ces structures-là peuvent construire une réflexion plus structurée et plus solide juridiquement que la contribution du citoyen lambda.

Le gouvernement a pourtant promis qu’il tiendrait compte des avis des citoyens…

SB: C’est un faux débat de savoir si les avis du public seront ou non pris en compte. Ils seront forcément ignorés. L’important, c’est de voir s’il peut en sortir quelque chose d’utile. L’un des points positif de la consultation, c’est que tout est public. Lorsqu’on écrit une proposition, elle peut servir aux autres. L’intérêt est peut être là, dans la discussion entre les citoyens.

PC: Le gouvernement a beaucoup communiqué là-dessus. Il peut difficilement se permettre de décevoir les milliers de personnes qui ont contribué en s’asseyant sur tout ce qui a été proposé. Ce serait très contre productif.

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Le  projet de loi parle du concept de «République numérique». Est-ce réalisable?

PC: Je suis un incorrigible optimiste, donc j’essaie de ne pas y voir trop de communication même si la dimension existe. J’espère qu’il y a la volonté de faire quelque chose de différent. Il y a des signes positifs, comme par exemple la participation de la France au «partenariat pour un gouvernement ouvert» (OGP, initiative lancée en 2011 qui vise à promouvoir la transparence des gouvernements en s’appuyant sur Internet).

SB: La République n’a pas à être numérique, analogique, ou autre. Les outils numériques prennent une place très importante aujourd’hui, et les politiques ont beaucoup de retard sur ce thème. L’attitude qui prédomine, c’est l’ignorance ou la méfiance. Le numérique est perçu comme un gadget ou un danger.

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Justement, certains aspects du numérique sont absents de la consultation…

SB: Les points importants du numérique ne sont pas là. La liberté numérique, la responsabilité des hébergeurs ont déjà été abordés, et tous les aspects économiques seront traités dans une autre loi.  On a vraiment l’impression qu’on a été chercher dans les recoins ce qu’il restait pour créer ce projet de loi numérique.

PC: Ce projet de loi est restreint à quelques aspects sociétaux bien choisis. Je serais tenté de dire chiche. Si le gouvernement veut relever le défi et prendre en compte les amendements des citoyens, cela peut faire avancer la politique.  Les citoyens verront que leur parole à été entendue.