Une vraie bataille aérienne se déroule en ce moment en France…une bataille pour ou contre la pratique du coavionnage. Le principe de cette activité reprend celui du covoiturage. Un pilote privé propose un trajet sur un site Internet. Le ou les passagers payent ensuite via la plateforme pour pouvoir monter dans l’avion.

Plusieurs conditions sont requises pour que le vol ait lieu. Premièrement il doit se faire «à frais partagés», c'est-à-dire que le pilote ne gagne pas d’argent grâce à cette activité, puisque qu’il participe lui aussi aux coûts. Ensuite, il ne peut embarquer que 5 passagers maximum.

Orage en vue

Plusieurs plateformes proposant de mettre en relation pilotes et passagers ont ouvert ces derniers mois. Wingly, Coavmi, Offwefly, les offres pullulent: un Grenoble-Cannes coûte 75€ pour 1h30 de vol, un Annecy-Nice est facturé 90€. D’autres proposent simplement des tours d’une heure autour d’une ville ou d’un aérodrome.

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Exemples de vols disponibles sur le site Coavmi.

Les critiques de cette activité n’ont pas tardé. Le 4 août dernier, l’Union syndicale du personnel naviguant technique (USPNT) envoie une lettre à Ségolène Royal. Le coavionnage y est décrit comme une pratique «illicite», mettant en jeu «la sécurité des vols» et même «la sureté» nationale.

L’argument central de l’USPNT, c’est la qualification juridique du coavionnage. Comme l’explique Julien Duboz, porte-parole du Syndicat des pilotes d’Air France (SPAF): «La règle qui prévaut en France, c’est qu’on peut faire des vols de loisirs seulement avec des gens que l’on connait comme la famille, les amis. Dès qu’on sort de ce cadre, que l’on vole avec des gens qu’on ne connait pas, pour nous cela devient un vol commercial.» Et qui dit vol commercial dit normes et charges supplémentaires pour les pilotes et les entreprises.

Défense aérienne

Cette perspective ne plait pas du tout aux plateformes de coavionnage. Pour se défendre, elles mettent en avant le droit européen. Le règlement du 7 avril 2014 précise en effet que les vols «à frais partagés» sont autorisés «entre particuliers». Aucune référence n’est faite à des amis ou à la famille.

Pour Emeric de Waziers, co-fondateur de Wingly, «les syndicats veulent protéger des plates bandes sur lesquelles ils ont peur qu’on empiète. Mais on ne leur fait aucune concurrence, au contraire, nos projets mettent en avant l’aéronautique.»

Question en suspens

Ce flou juridique entre interprétation française et droit européen est en train d’être étudié par la Direction générale de l’aviation civile (DGAC). Le 15 septembre, elle a annoncé la mise en place d’un groupe de travail pour trancher la question.

Si pour l’instant elle reste prudente sur sa position, la DGAC note néanmoins que la pratique du coavionnage «se rapproche du transport public» et demande «la plus grande prudence aux pilotes et aux entrepreneurs qui considèrent cette option.»

Vol de confiance

En attendant une réponse définitive, pilotes et plateformes continuent de proposer des vols, en donnant des gages de garantie pour les passagers. D’après Emeric de Waziers, «pour pouvoir poster des vols, le pilote doit mettre en ligne sa licence, son certificat médical et sa carte d’identité. On vérifie ces informations tout comme leur expérience de pilotage. Les passagers qui veulent réserver connaissent le nombre d’heures de vols de celui qui propose un trajet».

Le coavionnage permet justement à des jeunes pilotes d’accroître leur expérience. C’est le cas de Benoit, installé à Lognes (Seine-et-Marne). Il a publié plusieurs annonces notamment pour des trajets Lognes-Le Touquet. «Ça me permet de faire des vols plus régulièrement, explique-t-il. Si j’étais tout seul dans l’avion, je ne pourrais pas faire ce trajet qui coûte 450€ aller-retour.»

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Le détail du vol proposé par Benoit.

Pour l’USPNT, c’est l’illustration parfaite d’un risque, celui qui pousserait un pilote «en situation financière précaire [à vouloir] augmenter son expérience par tous les moyens.» L’union syndicale explique que le pilote pourrait être poussé à décoller coûte que coûte par un passager qui aurait payé, même si la météo est incertaine.

Police gendarmerie

La gendarmerie des transports aériens (GTA) a mené plusieurs contrôles cet été dans les aérodromes. D'après le général Francis Hubert, patron de la GTA, les gendarmes ont découvert que plusieurs vols proposés sur les sites de coavionnage ne s'effectuaient pas à frais partagés. Le pilote ne payait en effet aucun frais. Une infraction qui fait basculer le vol dans la catégorie du transport public de passagers. Le pilote risque alors 1 an de prison et 75.000€ d'amende. Plusieurs procédures judiciaires sont en cours un peu partout en France.

Pour Youssef Oubihi, fondateur de Coavmi, cette critique ne tient pas: «Les passagers savent que le vol peut être annulé à la dernière minute. Et ils peuvent noter le pilote seulement si le vol a lieu.» De son coté, Benoit, le pilote, se veut rassurant: «Je discute toujours avec mes passagers potentiels via la plateforme. Il faut savoir à qui on a affaire.»

Les plateformes de coavionnage espèrent que la DGAC ne suivra pas l’exemple américain. L’année dernière, deux sites de coavionnage ont été fermés par l’Administration fédérale de l’aviation (FAA). Après dépôt d’une plainte par l’un des sites, l’affaire est en attente de jugement au niveau fédéral.

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