Depuis Bruxelles, Christophe Charlot est presque surpris de recevoir notre appel. Ce journaliste du magazine économique Trends-Tendances a pourtant vécu une expérience qui a de quoi surprendre. Pendant un mois, il a travaillé uniquement de l’économie collaborative. Livreur à domicile, bricoleur amateur, loueur, cuisinier…il a presque tout essayé. Avec un objectif: déterminer si oui ou non il est possible de vivre de cette économie.

Comment l'idée lui est venue? «En entendant des gens se plaindre du fait que les utilisateurs des plateformes ne déclaraient pas leurs revenus. C'est là que je me suis posé la question: "Est-ce qu’on peut vraiment gagner sa vie comme ça?"», se souvient-il.

Lorsqu’il propose un reportage à son magazine, il évoque d’abord «une semaine d’immersion». «Pas suffisant», lui rétorque son rédacteur en chef, qui l’incite finalement à s’immerger pendant un mois complet avec un objectif chiffré: gagner au minimum 2.500€.

Web ok

Christophe Charlot pendant un de ses "shifts" comme livreur chez Take Eat Easy/Trends.be.

4 semaines, 135h de travail et un emploi du temps bien chargé

Équipé d’un smartphone pour se filmer au quotidien, Christophe Charlot se crée des comptes sur plusieurs plateformes: Menu Next Door (cuisine pour ses voisins), ListMinut (services en tout genre), Deliveroo et Take Eat Easy (livraison). Il met également sa maison en location les weekends sur Airbnb. Le tout en évitant bien sur de préciser son emploi de journaliste.

Une fois prêt à «se faire ubériser», Christophe Charlot fixe des limites. «On voulait être dans un scénario de vie normale. Je suis marié, j’ai deux enfants. Je ne pouvais pas travailler à 5h le matin ou louer ma maison pendant la semaine», précise-t-il.

Malgré tout, son emploi du temps est chargé. Chaque lundi est réservé à la cuisine. Quatre ou cinq soirs par semaine à la livraison. Le reste dépend de la demande. Son expérience la plus difficile? «Le vélo! c’était crevant!», lâche le journaliste de 37 ans. «Employé» par Deliveroo et Take it Easy, il a livré des plats à des particuliers, de jour comme de nuit, aux quatre coins de Bruxelles à raison de 7,50€ en moyenne la course à vélo.

«Il y a zéro certitude et ça ne paie pas très bien»

«On va vers un monde de freelance, d’indépendants, où on va cumuler plusieurs jobs», analyse Christophe Charlot. Le principal enseignement de son «ubérisation éclair»: pour gagner sa vie, il faut être disponible partout, tout le temps.

«Vous êtes tributaire d’une plateforme qui vous envoie ou non faire des courses ou des réparations. Il y a zéro certitude et ça ne paie pas très bien», confie le journaliste qui est allé jusqu’à proposer ses services de bricoleur sur la plateforme de jobing ListMinut. «J’ai essentiellement fait du jardinage. J’ai ramassé des feuilles, vidé une marre, j’ai aussi monté des meubles Ikea», raconte-t-il.


Pour déterrer plusieurs souches d’arbres dans un jardin de Waterloo, Christophe Charlot sera ainsi facturé 18€ de l’heure, 108€ pour 6 heures. Si on retire les impôts et la pénibilité, le travail n’est pas cher payé. Et la qualité n’est pas assurée. «Je n’ai pas poussé le vice jusqu’à proposer mes services de plombier!», plaisante-t-il. Pourtant, aucune référence ni compétence ne lui ont été demandées lors de l’inscription.

>>>Retrouvez tous les articles de 20 Minutes sur l'économie collaborative

Au fur et à mesure de ce mois en immersion, Christophe Charlot a également pris conscience de la difficulté de s’improviser cuisinier ou loueur, notamment à l’heure de gérer la relation avec les clients.  «C’est la dictature de la notation !», explique-t-il .

Un monde compétitif dans lequel il a eu sa dose de déception. «En général, ça s’est bien passé mais j’ai eu un commentaire négatif sur Airbnb. J’avais mis ma maison avec 3 chambres en location pour 60€ la nuit. Et parce que je demandais un supplément pour le nettoyage des draps, les locataires ont écrit que je voulais faire de l’argent à tout prix.» «Ce n’est pas toujours agréable», ajoute-t-il.

Au bout du compte : 2124 euros brut et des conditions de travail difficiles

Après 4 semaines de travail, le journaliste a fait ses comptes. 2124€ brut gagnés en un mois pour 33 heures par semaine. Au premier abord, la somme peut paraître rondelette. En net, après prélèvement des impôts et selon le statut, le montant avoisine plutôt les 1.500€.

Le journaliste reconnaît que la tentation est alors grande de ne pas déclarer ces revenus. «Quand vous travaillez le soir pour 7,50€ la livraison, le gain n’est pas énorme. On peut avoir envie de ne pas déclarer», confie-t-il.

S’il n’a pas atteint la somme qu’il s’était fixée (2500€), Christophe Charlot estime tout de même avoir répondu à sa question initiale: «Oui, on peut vivre de l’économie collaborative. Ça fait un petit salaire», estime-t-il. Mais les objections sont nombreuses.

Le journaliste reconnait que les plateformes sont une bonne façon d’arrondir les fins de mois mais quand il s’agit d’en tirer l’essentiel de ses revenus, il est soudainement beaucoup plus réservé. «On a zéro certitudes, pas de congés maladies, pas de vacances, parfois on ne cotise même pas pour la retraite!», conclut-il avant de lâcher «Ubériser sa vie, c’est vrai que ça fait un peu peur».

>>>Retrouvez tous les articles de 20 Minutes sur l'économie collaborative