Les présentations à peine faites, Enora Goulard balance à toute vitesse son speech sur l’association Paupiette. Le sourire candide et la gouaille de cette jeune créatrice de 20 ans masquent des yeux fatigués. Pas simple, quand on est encore étudiante en alternance, de lancer sa propre association et d’enchaîner les interviews pour en parler. Mais dans les veines de cette Quimpéroise coule l’énergie de la passion. Celle du mélange des générations. Au travers de la plateforme Paupiette, Enora met en lien étudiants au budget serré et grand-mères aux talents culinaires qui veulent rompre avec l’isolement, ou simplement faire de nouvelles rencontres.

Pour 4 à 7 €, les jeunes peuvent manger chez des seniors prêts à leur concocter de bons petits plats. Florian a déjà testé le concept deux fois à Bordeaux et s’est vite senti «comme à la maison» chez les personnes qui l’ont accueilli. «On sent qu’elles ne veulent pas décevoir. On a eu de bonnes discussions sur leur vie à Bordeaux dans leur jeunesse… C’était vraiment enrichissant.»

Enora insiste sur cette vision positive de Paupiette. Pas question pour elle que les jeunes s’invitent chez des personnes âgées histoire de «manger pas cher» ou par charité. «Ce n’est pas une visite de convivialité qui permet de se dire qu’on a fait sa bonne action du jour, lâche-t-elle avec entrain. Les étudiants viennent partager leur énergie, leur insouciance, et bénéficient de l’expérience des plus âgés.» Enora a l’idée de créer cette plateforme pour la première fois au lycée. «Je déjeunais tous les midis avec la même copine et on en avait marre de manger sans arrêt des sandwichs. Sauf le mercredi midi, où on allait chez sa grand-mère.»

Cette femme souffre alors de problèmes de santé qui l’empêchent de se déplacer librement. «Elle était très isolée. Elle attendait le déjeuner du mercredi avec beaucoup d’impatience.» L’idée fait son chemin dans la tête de l’étudiante qui passe du temps à se renseigner sur l’isolement, un phénomène qui touche 5 millions de personnes en France, selon le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), et qui augmente avec l’âge.

Débarquée à Bordeaux pour ses études supérieures, Enora se retrouve loin de Rosine et Anna, ses deux grand-mères dont elle se sent très proche. «Là, j’ai vraiment pris conscience qu’elles étaient seules.» Elle pense aussi aux étudiants, «dont on ne parle jamais mais qui souffrent, eux aussi, de la solitude après avoir quitté le foyer familial. A l’université, il y a beaucoup de jeune déprimés en première année».

Un tour de France intergénérationnel

Enora y croit dur comme fer, et travaille sur son projet après les cours. «On était tous admiratifs de sa ténacité, témoigne Florian, son ancien camarade de promo. Cette fille a une grande intelligence émotionnelle. Ses idées sortent tout droit du cœur.» Enora va encore plus loin dans l’exploration des générations avec l’opération «En voiture Simone», en juillet 2016. «J’avais besoin d’être sûre que je comprenais bien les personnes à qui je comptais m’adresser.»

Accompagnée de son amie Fanny, elle entreprend, au volant d’une 4 L, un «tour de France des initiatives intergénérationnelles». 5.000 km et dix projets découverts plus tard, elle rentre en France gonflée à bloc. «Je me suis rendue compte à quel point les personnes âgées avaient besoin des jeunes.» A Bioule, commune de 1.200 habitants dans le Tarn-et-Garonne, Enora se remémore avec enthousiasme sa rencontre avec Denise, 75 ans. A l’initiative de la commune, Denise et quatre autres seniors du village déjeunaient tous les midis à la cantine, entourés d’enfants. «Ce qu’elle redoutait le plus était le week-end et les vacances scolaires», avance tristement Enora.

>>>Retrouvez tous les articles de 20 Minutes sur l'économie collaborative

Agir à son échelle

Alors Enora avance, la solidarité dans la peau, et l’hyperactivité comme moteur. «J’ai toujours été très impliquée dans le milieu associatif. Plus jeune, j’étais monitrice de danse bretonne pour les enfants. J’en ai fait pendant onze ans, j’ai rencontré beaucoup de personnes âgées et de jeunes aussi. Peut-être que mon amour du mélange des générations me vient de là.» Enora a également été bénévole aux Restos du cœur. «La vie associative, ça t’apprend la vie», lance-t-elle avec aplomb. Peut-être plus que l’école, «qui ne valorise pas assez les passions des enfants et cherche à nous mettre dans des cases».

>>> A lire aussi: Hop Hop Food, l'application anti-gaspillage entre particuliers

Son leitmotiv pour lutter contre ces cloisonnements: l’action. «Le numérique abat les frontières aujourd’hui. Je ne me considère pas militante mais je sais que je fais quelque chose de bien.» Pour elle, tout le monde peut s’engager, à son échelle. Il ne faut pas attendre que les politiques agissent à la place des jeunes en termes d’innovation sociale. La jeune femme pense ne pas avoir la maturité nécessaire pour donner «un avis tranché» en politique. Mais à l’évocation de Marine Le Pen, elle lève les yeux au ciel et lâche un rire jaune. «Je pense que le contexte actuel donne envie de se recentrer sur des valeurs essentielles. Les gens se disent "Où va-t-on ?" » Chez Paupiette?