Il était une fois dans l’audiovisuel français, une application qui voulait changer l’adage millénaire «aller au ciné, quand tu n’es plus étudiant, ça coûte un bras». L’idée était simple: se regrouper pour baisser les prix. A l’instar de BlaBlaCar, chaque aventurier désireux de se rendre dans une salle obscure pouvait attraper son smartphone, sélectionner un film, s’associer à quatre autres compagnons et les retrouver devant les caisses afin d’acheter une carte cinq places (à 42€ chez Gaumont-Pathé, soit 8,40€ la place) et profiter de réductions. Pour exemple, un ticket dans un cinéma du même groupe, à Opéra, au cœur de Paris, revient à 12,20€.

Lancée le 29 mars 2017, CinéPool avait bénéficié du regard bienveillant des bonnes fées médiatiques (BFM, «L’Obs», «Le Parisien»…). Thomas Chartier, l’homme derrière cette formule, parlait alors de  «changer l’expérience du cinéma», de permettre aux gens de «se rencontrer, de partager des choses, leurs opinions et de créer un lien social». Un premier objectif louable, mais impossible à dissocier du volet financier. «Nous voulons aussi réduire le coût de la séance pour permettre à tous d’y aller, plus souvent.  Nous pensons que ceux qui payent 13€, avant d’être déçu par un film, sont ceux qui, la prochaine fois, préféreront rester chez eux à regarder du streaming

Epée de Damoclès juridique

Mais comme dans toute bonne histoire, les choses se sont rapidement corsées. Dès le 11 avril, l’imposant roi de la projection nommé Gaumont-Pathé mettait en demeure CinéPool et invitait son créateur à supprimer toute «référence aux données relatives aux séances des cinémas Gaumont-Pathé». Voilà notre personnage principal accusé «de parasitisme d’une part, et de concurrence déloyale, d’autre part». Une épée de Damoclès juridique au-dessus de la tête. Les avocats se réservant le droit «d’engager toute action de nature à préserver», les droits de leur client. Le 21 juin, c’était au tour d’UGC, d’engager la même procédure.

Une réaction que ne comprend toujours pas Thomas Chartier, et ce, malgré plusieurs rendez-vous entre les différents protagonistes de notre affaire. «J’ai expliqué que nous ne voulions pas agir contre eux, qu’il s’agissait d’un système communautaire, gagnant-gagnant, qui permettrait d’augmenter la fréquentation, car d’après les chiffres du Centre national du cinéma et de l'image animée (bilan 2016) le taux de remplissage n’est que de 14%.» Un chiffre qu’il convient de nuancer.  Les taux de remplissages les week-ends sont beaucoup plus importants (surtout quand il s’agit des blockbusters) et rien ne garantit que les utilisateurs de CinéPool iront garnir les sièges des salles jusqu’alors vides.

Conscient de ne tendre la plume qu’a une des parties, votre conteur a tenté d’établir le contact avec «les rois des écrans». Malheureusement, alors que ma demande a bien été «reçue», puis «transférée aux services compétents» et qu’une réponse de l’équipe de Gaumont-Pathé devait me revenir «dans les meilleurs délais», j’attends toujours.

Et aujourd’hui?

Aujourd’hui qu’en est-il? Côté juridique rien n’a bougé. Pour faire connaitre sa situation Thomas Chartier a posté une pétition sur le cahier de doléances moderne a.k.a Change.org.  Pendant ce temps, CinéPool trace sa route avec plus de 12.000 téléchargements.

«Nous fonctionnons en fonds propres et grâce à l'aide de quatre business angels (autrement dit, des mécènes) qui nous ont apporté quelques fonds. A l'avenir il faudra mettre en place un modèle économique. Nous le ferons en ayant tous les acteurs de la filière dans la boucle.» Une boucle que plusieurs cinémas indépendants ont d’ores et déjà rejointe.

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Charlie Pereniguez, le responsable d’exploitation du Diagonal à Montpellier, est de ceux-là. «Nous aimons le concept. Notre but a toujours été de favoriser le public et l’accès du cinéma à ceux qui ont peu de moyens». Interrogé également sur le sujet, François Garcès, le directeur du Mégarama à Bordeaux, n’a pas vraiment remarqué «de hausse» de sa clientèle «grâce à CinéPool», mais a son idée sur la réticence des grands groupes du cinéma. «Leur fonds de commerce, ce sont les abonnements illimités. Nous, nous n’en proposons pas. L’application nous correspond donc plus.» Comment cette histoire finira-t-elle? C’est, entre autres, à vous lecteurs, d’en décider.