Le collectif C'est qui le patron?! a déposé lundi 22 mai des briques de lait devant l'assemblée nationale. Crédit: CQLP

Le collectif C'est qui le patron?! a déposé lundi 22 mai des briques de lait devant l'assemblée nationale. Crédit: CQLP

Et si, pour une fois, c'était les consommateurs qui décidaient, ensemble, du prix et des conditions de production des aliments qu'ils achètent? C’est la grande idée lancée en novembre 2016 par Nicolas Chabanne, créateur de la marque C'est qui le patron?! (CQLP). Six mois après, Nicolas Chabanne lance un appel national pour demander plus de produits agricoles français équitables dans les rayons des magasins. Il mène ce lundi tout un collectif de défenseurs de la marque, de l'Elysée au ministère de l'Agriculture en passant par le Sénat et Matignon. Objectif: accueillir comme il se doit Emmanuel Macron, en déposant devant ces institutions des briques de lait d'1,80 mètre. Une façon plutôt originale de fêter le 10 millionième litre de lait vendu par la marque.

Devenir «consom’acteur»

Purée de tomates origine France pour la pizza, rémunération plus juste du producteur de lait… «Au lieu de retourner le produit une fois en rayon pour voir ce qu’il y a dedans, les gens décident en amont de sa composition», résume Nicolas Chabanne. Sur le site de la marque, les coopérateurs, qui investissent chacun 1€, ont accès aux informations garantissant la traçabilité des produits.  

C’est qui le patron ?! s’octroie 5% sur chaque produit vendu et ses fondateurs ont négocié les marges des distributeurs et des transformateurs pour atteindre un pourcentage «raisonnable» et proposer des prix abordables. A titre indicatif, le lait CQLP vaut 30 centimes de plus que le prix moyen d’un litre de lait demi-écrémé, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Cela permet aux producteurs d'obtenir une rémunération autour des 39 centimes le litre, bien au-delà des 27,1 centimes d’euro fixés en 2016 par le géant du lait Lactalis. Depuis le lancement il y a six mois, environ 10 millions de litres ont été vendus.

«Vous pouvez avoir plus de pouvoir sur vos achats»

«Ce genre d’initiative s’inscrit dans la continuité du mouvement des Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), dans le but de responsabiliser le consommateur», analyse Sophie Dubuisson-Quellier, sociologue auteure de plusieurs ouvrages sur la consommation engagée. «Depuis le début des années 2000, on dit aux gens: "Vous pouvez avoir plus de pouvoir sur vos achats". Cela répond à la crise sanitaire des années 90, à la crise environnementale et au climat actuels. Les gens aspirent à plus de transparence, à tous les niveaux.» Sophie Dubuisson-Quellier émet pourtant des réserves quant à la capacité des consommateurs à co-construire tous les produits. «A quel point est-ce généralisable? Sera-t-on capable à l’avenir de décider du cahier des charges de notre voiture?»

10 millions de litres de lait ont été vendus depuis la création de la marque du consommateur. Crédit: CQLP

10 millions de litres de lait ont été vendus depuis la création de la marque du consommateur. Crédit: CQLP

En attendant, plus de 20.000 personnes ont décidé de quoi la pizza et le jus de pomme seraient faits. Et la marque prévoit d’élargir sa gamme de produits: un beurre bio dont 96% des votants souhaitent qu’il ne contienne pas de beta-karoten, et une crème fraîche sont en préparation. «Au total, 20 autres produits verront le jour en 2017, dont des yaourts, oeufs, steaks haché, compotes et farine», indique Nicolas Chabanne.

Sophie Dubuisson-Quellier a beau saluer l’initiative, de son point de vue, le projet échoue à toucher le grand public. «Le nombre de personnes qui ont co-défini ces produits est une goutte d’eau par rapport au nombre de consommateurs intéressés par ce type de produits». Comme la marque CQLP ne s’est appuyée que sur les réseaux sociaux pour communiquer, «elle a certainement touché un public assez homogène, au bagage scolaire solide et qui investit les réseaux», indique la spécialiste.

Amener plus de consommateurs à s'engager

Si les personnes qui votent pour les produits ne sont pas représentatives de la société française, l’initiative rencontre un beau succès dans les rayons. A Carrefour Ecully dans le Rhône, le lait CQLP représente jusqu’au quart des ventes de lait UHT, comme en a témoigné le responsable du rayon sur M6. «Le fait de pratiquer des prix raisonnable et de trouver les produits dans ces enseignes permet de toucher un public plus large et d’amener davantage de consommateurs à s’engager», commente Sophie Dubuisson-Quellier.

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Christian Roqueirol, producteur syndiqué à la Confédération paysanne, considère cette implication du public «encourageante». Mais à l’instar de la sociologue, il ne crie pas victoire devant les 51 producteurs laitiers à bénéficier de l’initiative de Nicolas Chabanne. «Il faut que l’Etat prenne des mesures contraignantes pour que plus aucun producteur ne vende à perte.» Sur ce sujet, les syndicats se battent depuis des années, et Emmanuel Macron n’échappera pas à la règle. «Il est attendu au tournant», lance Christian Roqueirol. L'action de ce jour du collectif CQLP à l'Elysée montre bien que les citoyens ne comptent pas que sur eux-mêmes pour changer la donne.