Elles sont cinq ce soir-là assises autour de la table, dans la grande salle du Labo de l’édition, l’incubateur de starts-up situé dans le 5arrondissement à Paris. Il y a Sonia et Roxanne, qui travaillent sur place, Clotilde et Sabrina, deux copines, et Violaine, passionnée par les biens communs. Elles ne se connaissent pas et pourtant, elles vont tenter d’écrire un livre ensemble.

Cette idée de réunir des inconnues autour d’un projet littéraire commun, c’est Pierre Chanel Kilama qui l’a eue. Cet anthropologue de formation a décidé de bifurquer vers l’écriture collaborative il y a quelques années. «J’animais des groupes de discussion libre, et je regrettais de ne pas pouvoir garder une trace de tous ces échanges, explique-t-il. De fil en aiguille, j’ai fini par me dire que ce serait encore mieux de développer un mode d’écriture à plusieurs.»

Une plateforme pour les réunir tous

Son idée prend forme avec la création début 2015 d’un site internet baptisé Textaz. Une fois inscrit, l’utilisateur doit remplir une fiche personnage: «Ce n’est pas une vraie fiche de renseignement, détaille Pierre. C’est la carte d’identité fictive de la personne dont on veut écrire l’histoire.» Chaque auteur commence à écrire une histoire de son côté, puis au fur et à mesure, chacun peut incorporer les personnages et les histoires des autres auteurs. Ainsi prend forme le roman collaboratif.

Le tableau où sont notées les premières idées et envies pour le roman.

Le tableau où sont notées les premières idées et envies pour le roman.

Au Labo de l’édition, Pierre applique la même méthode avec son groupe d’auteures en herbe. Il démarre par une première question: «Quel genre d’histoire aimeriez-vous écrire?» Les réponses fusent. Roxanne se lance: «J’ai toujours voulu écrire sur le passage à l’adulte qui, selon moi, est compliqué.» Sonia rebondit: «Je voudrais parler de l’évolution du monde d’aujourd’hui, de la difficulté à trouver sa place.» Le tableau blanc installé face à la table se remplit peu à peu de toutes ces idées, comme la première page d’un roman.

Droits d’auteurs partagés

A raison de deux séances par mois (facturées 15€ chacune), Pierre espère voir aboutir le projet en juin 2016. Et si le livre est édité, chacun touchera des droits d’auteurs. «D’un point de vue juridique, ce sera une œuvre collaborative, affirme-t-il. Cela veut dire qu’on pourra identifier l’apport de chaque personne. D’un point de vue éthique, c’est la meilleure solution.»

Difficultés attendues

Un plan parfait sur le papier, même si le fondateur de Textaz prévoit des moments difficiles. «L’enjeu maintenant, c’est qu’on trouve rapidement une intrigue attractive, sinon chacun risque de se lasser, reconnait-il. Et puis il ne faut pas oublier qu’éditer un roman, c’est un petit marathon. Certains pourront avoir l’impression que l’histoire leur échappe, il faudra éviter les frustrations.»

En attendant la prochaine session, les futures romancières sont reparties avec des devoirs à faire à la maison. Chacune devra se créer un personnage pour démarrer l’ébauche du roman. Clotilde a déjà commencé, avec l’histoire d’une rupture. On peut y lire: «Je n’avais pas le moindre soupçon, pas la moindre réponse. Vingt ans de vie commune et ma vie partait en éclat.» Et si vous écriviez la suite avec elle?

>>> Retrouvez l'ensemble de nos articles sur l'économie collaborative