Paris, 4 octobre 1883, 19h30. Ils sont une vingtaine, écrivains, journalistes ou hauts fonctionnaires, à embarquer dans un train révolutionnaire, aussi luxueux que moderne: L’Orient Express. Son fondateur, l’industriel Belge Georges Nagelmackers fait à tous la promesse d’un voyage sans précédent direction Constantinople (Istanbul).

Malheureusement pour lui, les rails ne sont pas toujours pavés d’or et «le train des rois» va connaître des années de plomb. La faute au rideau de fer et à la concurrence de nouveaux moyens de transport. Nous avons donc cherché à comprendre comment et pourquoi s’est formé ce mythe ferroviaire.

Lancement en grande pompe

'It was once the Orient Express train' exhibition at the Institute of the Arab World.  Paris, FRANCE - 27/05/2014/HARSIN_0952.30/Credit:ISA HARSIN/SIPA/1405281014

L'une des célèbres affiches. ISA Harsin / Sipa

Au moment de l’inauguration, voyager à bord de l’Orient Express revient à parcourir le globe plus vite que n’importe qui d’autre. «Le trajet initial durait 81 heures, c’était un record», explique Guillaume Picon, l’auteur d’Orient Express, de l’histoire à la légende. En plus d’avaler les kilomètres, les passagers profitaient d’un confort largement au-dessus de la moyenne. «L’un des arguments de Georges Nagelmackers était de dire aux hommes d’affaires fortunés "si vous prenez mon train, vous irez vite, vous dormirez bien, et vous pourrez ainsi gérer vos négociations sereinement".» Blanche El Gammal, la plume derrière l’ouvrage L’Orient-Express. Du voyage extraordinaire aux illusions perdues, rejoint ce constat. «Ne pas avoir à changer de train à chaque frontière, pour l’époque, c’était incroyable.» Georges Nagelmackers avait-il créé le mode de transport parfait? Non, il y avait «une part d’arnaque», nuance Blanche El Gammal. En effet, des journalistes et des écrivains célèbres (dont l’académicien Paul Morand) étaient, et ce dès la mise en service, payés par la Compagnie internationale des wagons-lits (CIWL) pour pondre des avis positifs sur leur voyage. Ajoutez à cela une communication «très importante au moment du lancement» et vous aurez forgé une image exagérément positive.

Age d’Or et déclin

Comme le note Guillaume Picon, «l’année 1931 est considérée comme l’apogée de la compagnie (CIWL). Près de 2.400 de ses voitures parcourent alors l’Europe, l’Afrique et l’Orient». C’est dans son contexte que la célèbre romancière anglaise Agatha Christie écrit son Crime de l’orient express. Traduit en une trentaine de langues, sans cesse réédité, adapté pour le cinéma… Ce texte aura une portée considérable.

Contrairement aux écrivains cités plus haut, elle ne travaille pas à la commande, «mais a réellement pris ce train et l’a beaucoup aimé, note Blanche El Gammal. D’ailleurs, son récit intègre une tempête de neige qui a réellement eu lieu en 1929 (et bloqué le convoi pendant six jours)».

A côté de l’histoire, glorieuse ou fictive, se cache un récit beaucoup moins enthousiaste. «Souvent, les voyageurs étaient inquiets. Ils ne savaient pas trop où ils allaient, où ils étaient. Ils avaient conscience de traverser des pays ennemis ou en guerre. Ce train a pu être un lieu de fête, mais la masse des réflexions était finalement assez sombre.» L’entre-deux-guerres marquera aussi l’apparition des wagons 2e et 3e classes. Trafiquants et voleurs prendront alors place aux côtés de personnages sulfureux comme Mata Hari ou le richissime et influent vendeur d’armes Bazil Zaharoff.

'It was once the Orient Express train' exhibition at the Institute of the Arab World.  Paris, FRANCE - 27/05/2014/HARSIN_0952.16/Credit:ISA HARSIN/SIPA/1405281014

Offrez-vous un voyage dans le temps. Isa Harsin/Sipa

Mais comment comprendre, en 2017, notre engouement pour ce train que la Guerre froide et l’avènement de l’avion vont rendre obsolète? L’explication se trouve dans notre «goût très prononcé pour le patrimoine, le vintage, que les magnifiques voitures, avec leur coté très Art déco, incarnent à la perfection», avance Guillaume Picon. Sa preuve, le succès rencontré par l’exposition «Il était une fois l’Orient Express», organisée en 2014 à l’Institut du Monde arabe. «Elle n’était pas montée autour d’œuvres littéraires. C’était des objets, des affiches promotionnelles, des guides de voyage… Les visiteurs ont été bien plus nombreux que prévu.» De quoi entretenir et alimenter la riche et longue histoire du roi des trains.

>>>Retrouvez notre dossier consacré à L'Orient-Express, en partenariat avec le film, «Le crime de L'Orient-Express», en salle le 13 décembre