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Interview de Nizar Sassi, détenu à Guantanamo pendant trente mois

Comment vous sentez-vous à l'approche du procès ?

Je suis tellement pris par la vie quotidienne que je ne suis pas encore dans le procès. Mais dès que j'y pense, je me trouve partagé entre un sentiment de perplexité et d'espoir. On va me demander des comptes alors que j'ai déjà purgé une peine. J'ai peur de servir d'exemple et que les juges utilisent ce procès pour dire à beaucoup de jeunes : « Si vous avez l'intention d'aller là-bas, voilà la réponse qu'on va vous donner ».

Quelle issue espérez-vous ?

Le jugement le plus logique serait la relaxe totale pour apporter une réponse forte à ce qui se passe à Guantanamo. Je n'arrive pas à croire qu'on puisse me condamner après tout ce que j'ai subi dans le camp. Même vingt ans de prison en France ça n'équivaut pas à trente mois passés à Guantanamo. Ça me ferait mal de devoir quitter à nouveau ma vie.

Qu'est-ce que vous redoutez le plus durant les audiences ?

Me replonger dans cette histoire va me casser. J'ai tout fait pour ne pas participer à l'intégralité du procès. Psychologiquement, ce procès va me ravager. Tout le travail que j'ai réalisé en cinq mois va s'effondrer d'un coup. Guantanamo, c'est une machine à haïr les Etats-Unis, à fabriquer des bêtes sauvages. Les Américains utilisent tous les moyens physiques et psychologiques pour nous faire parler. Si j'y étais resté plus de trente mois, je ne serais peut-être plus en vie.

Quelle a été votre réaction en apprenant le suicide de trois détenus ?

Le suicide, on y pense forcément car il n'y a aucun espoir. Mais je croyais vraiment que c'était impossible de le faire car les Américains surveillent 24 heures/24 et toutes les 15 secondes, il y a un passage. Alors il reste deux solutions. Soit certains ont trouvé une faille et se sont sacrifiés pour alerter l'opinion et permettre aux autres de sortir. Soit les Américains les ont tués, les jugeant trop dangereux. Guantanamo, c'est la torture physique. On vous casse les os pendant une heure, on vous passe à tabac, on vous lynche. Vous êtes mort pendant quatre jours et puis ça passe. Mais c'est surtout la torture psychologique... Seule la mobilisation en France m'a donné l'envie de survivre.

Qu'est-ce qui vous aide à vous reconstruire ?

Ma famille et mes amis. Au début, je n'arrivais pas à avancer tout seul. Face aux gens qui étaient heureux de me voir, je me sauvais. Maintenant, j'assume plus ce qui m'est arrivé, j'arrive à me balader seul. Et puis, grâce au maire de Vénissieux et à mon frère, je suis employé polyvalent depuis le 28 février chez un grossiste en agroalimentaire. Pendant quatre ans, j'ai dépensé de l'énergie psychologique pour survivre. Aujourd'hui, il s'agit d'énergie physique. C'est une vraie thérapie.

Recueilli par Carole Bianchi