Pédophilie dans l'Eglise: «Une affaire Preynat bis» dans le diocèse de Saint-Etienne?

INFO «20 MINUTES» Les victimes présumées d’un prêtre du diocèse de la Loire se sont confiées à « 20 Minutes »…  

Elisa Frisullo

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Les faits présumés remontent aux années 1980-1990.

Les faits présumés remontent aux années 1980-1990. — PURESTOCK/SIPA

  • Les faits dénoncés, remontant aux années 1980-1990, sont prescrits.
  • Les victimes présumées craignent que l’homme d’Eglise ait multiplié les abus pendant des décennies.

Lorsque, enfants, ils ont alerté leurs proches, leur récit, violent, n’a pas été entendu. Trente-cinq ans plus tard, Jean-François*, Paul* et Jeanne*, aujourd’hui quadragénaires, ont décidé de briser le silence pour révéler les abus présumés perpétrés à leur encontre par un prêtre du diocèse de Saint-Etienne (Loire) dans les années 1980 et 1990.

Ces Stéphanois ont saisi la justice au printemps pour dénoncer les attouchements que leur aurait imposé l’homme d’Église, aujourd’hui octogénaire et toujours prêtre du diocèse. Début mars, le procureur de la République de Saint-Etienne avait déjà été prévenu de l’un de ces cas par l’évêque de la ville, Sylvain Bataille, alerté récemment par le père de l’une des victimes. A la suite de ces révélations, le diocèse a « lancé des procédures internes à l’église ». En revanche, les faits étant prescrits, aucune suite judiciaire n’a été donnée. « C’est très ancien et il n’y a pas, à ce jour, de victime non prescrite connue », confirmait mi-juin à 20 Minutes une source judiciaire. Un coup dur pour les Stéphanois.

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Les victimes se sont retrouvées en début d’année

« Nous avons fait ce que nous devions faire. Nous devions parler pour qu’il rende des comptes à la justice et pour permettre à d’autres personnes, non prescrites, de porter plainte », explique Jean-François, qui a grandi en étant convaincu que l’aumônier de son collège avait abusé d’autres enfants. Une conviction qui s’est transformée en certitude lorsque fin 2016, il a rencontré Jeanne, puis Paul, via coabuse.fr.

Cette plateforme, qui permet de mettre en relation les victimes d’un même agresseur, a été créée en pleine affaire Preynat, révélée à Lyon par La Parole libérée. « Ils ont rempli un formulaire à quelques semaines d’intervalle dans ma base de données et cela a matché. Je les ai mis en relation. J’ai vite compris que, dans cette affaire, le prêtre avait pu faire de nombreuses victimes », estime Franck Favre, concepteur de coabuse.fr.

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« Un prêtre, c’était pour moi comme si Dieu me touchait »

La crainte d’une « affaire Preynat bis » est d’autant plus forte que, depuis les années 1960, ce curé a écumé les paroisses de la Loire. Jeanne, Jean-François et Paul l’ont d’ailleurs rencontré dans des contextes différents. Jean-François a croisé sa route au début des années 1980. « Je me posais des questions philosophiques par rapport à ma famille, très religieuse. La seule personne de sagesse qui pouvait me répondre était l’aumônier de mon collège de la banlieue de Saint-Etienne », confie-t-il à 20 Minutes. Un jour, l’adolescent se rend à l’aumônerie pour rencontrer ce prêtre « charismatique, très apprécié par les familles ».

« Tout en répondant à mes questions, il m’a caressé le sexe. J’étais tétanisé », ajoute ce quadragénaire, dont la vie a été bouleversée par ces attouchements. « Un prêtre, c’était pour moi comme si Dieu me touchait. C’était impossible de repousser cette main. » En rentrant chez-lui, il raconte la scène. « Pour mes parents, ce n’était pas entendable. On ne m’a pas cru. La profondeur de mon traumatisme vient de là », ajoute-t-il. C’est son père qui, à la mort de son épouse et après des décennies de silence, a fini par dénoncer récemment le curé auprès du diocèse.

Le curé laisse glisser sa main

Paul, 45 ans, a gardé moins de traces des caresses que le prêtre lui aurait imposées dans les années 1980 alors qu’il venait d’être nommé à la paroisse d’une petite commune au nord-ouest de Saint-Etienne. « Ma famille était l’amie des curés. Lorsque le prêtre a été muté là-bas, nous sommes allés lui rendre visite, l’un de mes copains et moi », se souvient-il. Paul a 12 ans. Cette fois encore, alors que les garçons sont assis à ses côtés, le curé laisse glisser ses mains.

« Nous nous sommes débattus, en prétextant qu’il nous chatouillait. Mais je me souviens que sa main, qui a réussi à atteindre mon sexe, était difficile à enlever. » Paul en parle à ses parents, qui « sceptiques, ne veulent pas comprendre ». « Nous étions deux au moment des faits, cela nous a permis de dédramatiser. Je ne suis pas traumatisé, mais j’y pense souvent ». Jeanne, aussi, a été marquée par ce prêtre, sans avoir été sa victime directe.

Violé et agressé sexuellement

« Il a détruit ma famille », explique cette femme qui, en dénonçant les agissements de ce curé – un cousin de ses parents – s’est mis à dos une partie des siens. « Je ne pouvais pas faire comme si rien ne s’était passé, ajoute cette Stéphanoise, dont le plus jeune frère, âgé de 35 ans et encore très fragilisé par cette affaire, aurait été agressé sexuellement et violé par le curé. « Je le connais depuis toujours. Il a marié mes parents, il venait à la maison et était très tactile avec mes frères. On en riait à l’époque. » Jusqu’en 2000. Cette année-là, Jeanne se marie. Les faits criminels et sordides subis par le dernier de la fratrie refont surface.

« Il lui imposait ces choses alors que mes parents étaient juste à côté, chez nous. Il l’a également agressé dans son chalet dans les Alpes où il emmenait des enfants pour des camps. » Cette même année, elle se rend à l’évêché pour dénoncer le curé. Son cadet, pour lesquels les faits ne sont pas encore prescrits, porte plainte en 2001. Son bourreau nie. « Cela a été trop dur pour mon frère. Il a perdu pied et, pour le moment, il ne peut pas replonger dans tout cela. »

A l’époque, sa plainte n’aboutit donc pas. Mais après le passage de la jeune femme au diocèse, Mgr Pierre Joatton, l’évêque d’alors, aurait pris des mesures pour éviter tout contact entre le curé et des enfants. « Il a été nommé dans une maison de retraite où son ministère est limité à l’accompagnement de personnes âgées. Il lui a aussi été demandé à l’époque de faire un travail psychologique », assure l’évêque de Saint-Etienne, Sylvain Bataille, dans un courrier du 25 mars 2017, adressé à Jean-François. Une lettre, dont 20 Minutes a obtenu copie, dans laquelle le diocèse explique s’être entretenu récemment avec le prêtre au sujet de l’agression dénoncée par le quadragénaire.

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« Combien d’autres victimes ? »

« J’ai alors contacté l’intéressé, qui n’a pas contesté les faits (…) J’ai pu constater qu’il regrette profondément les actes qu’il a commis sur vous », écrit l’évêque. Une réponse insuffisante pour Jean-François. « C’est la première fois qu’on reconnaît ce que j’ai subi. Mais il est toujours prêtre. Je ne peux pas croire que personne, à part Jeanne et moi, n’ait alerté le diocèse depuis les années 1980. Aujourd’hui, c’est un vieil homme. Mais combien d’autres victimes y a-t-il eu pendant ces décennies où il est resté au contact d’enfants ? » s’interroge-t-il.

En 2013 encore, selon des documents retrouvés par 20 Minutes, le prêtre a accompagné un pèlerinage, auquel ont participé notamment des dizaines de lycéens.

*Les prénoms ont été modifiés.