Primark est-il un «enfer» pour les salariés?

ENQUETE Si la chaîne affirme que 74% de ses salariés sont fiers de travailler pour la marque, la réalité semble différente dans les allées de la boutique de la Part-Dieu, à Lyon...

Caroline Girardon

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L'enseigne Irlandaise Primark ouvre sa première boutique à Lyon le 23 octobre 2015.

L'enseigne Irlandaise Primark ouvre sa première boutique à Lyon le 23 octobre 2015. — Capture d'écran Facebook

Elle dit avoir « vécu l’enfer », au point de saisir les Prud’hommes. Meurtrie, Sophie Duray, ancienne salariée de la boutique Primark La Valette dans le Var, est décidée à aller jusqu’au bout afin de dénoncer des conditions de travail désastreuses. Un cas isolé ? Pas vraiment si l’on en croit une enquête menée par le magazine Boutique2Mode au mois de juillet.

« 74 % de nos salariés sont fiers de travailler chez Primark », affirme la marque. Mais dans les allées de la boutique de la Part-Dieu à Lyon, les avis sont divisés. Beaucoup ont déserté les rayons du magasin, littéralement épuisés. A en croire les différents témoignages recueillis, le quotidien des employés ne serait guère différent de celui de Sophie Duray.

« Je ne conseille à personne d’aller travailler là-bas », lâche en préambule Estelle, 22 ans, vendeuse d’octobre 2015 à mars 2016. La jeune fille en a perdu le sommeil. Huit mois après, le traumatisme est encore là. « Je fais toujours des insomnies ou n’arrive plus à dormir plus de quatre heures par nuit. Mes nuits restent très agitées », confie-t-elle.

Arrêtée deux semaines pour anxiété, elle a fini par jeter l’éponge. « Il fallait toujours aller le plus vite possible. On avait une heure le soir après la fermeture pour ranger la boutique. Les caissiers venaient nous donner un coup de main tellement il y avait à faire », raconte-t-elle. Et pas question de faire la moindre remarque, « sinon, on était dans le collimateur de nos superviseurs ».

« Comme du bétail »

« Ils nous tapaient sans arrêt dans le dos pour nous dire d’aller encore plus vite comme si on était du bétail », témoigne Aymeric, 21 ans, fortement marqué par « le ton méprisant » et « le manque de considération » de ses supérieurs.

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« On a tout vu là-bas », poursuit Estelle, appelée certaines fois à venir décharger les stocks de vêtements, l’enseigne recevant deux semi-remorques par jour. « Il nous est arrivé de mettre des vêtements moisis en rayon ou de devoir nettoyer les cabines lorsque les clients déféquaient sur place ou laissaient leurs vêtements sales pour partir avec ceux du magasin ».

Béatrice devait rester huit heures debout derrière sa caisse. Le problème : elle est atteinte de sclérose en plaque. Un « détail » que ses employeurs connaissaient puisqu’elle l’avait mentionné lors de son entretien d’embauche. « Le médecin du travail a exigé que je sois assise quatre heures dans la journée », révèle-t-elle.

« Je vais t’en coller une »

Quelques jours après, son contrat a subitement pris fin. Motif : sa période d’essai n’aurait pas été concluante, selon la direction du magasin. « C’est de la méchanceté, rétorque-t-elle. Personne n’avait eu à se plaindre de moi. C’est quand même une drôle de coïncidence ».

Estelle garde encore en mémoire les insultes des supérieurs, traitant les salariés de « débile » devant la clientèle. « Plusieurs fois, je les entendais dire à des collègues : «Tu vas voir, je vais t’en coller une. Tu vas tomber par terre.» Et cela devant les clients », abonde Aymeric. « Le jour où j’ai dit à ma chef que j’allais tomber en dépression, que le médecin m’avait donnée des médicaments, elle m’a ri au nez », complète Estelle.

Soulagée d’être licenciée

« Les managers ne sont pas tous méchants. Certains sont à l’écoute et compréhensifs. Mais d’autres vont jusqu’à faire pleurer les vendeurs », raconte Annabelle, « plieuse », embauchée en décembre 2015. « J’ai assisté à ce genre de scène, également du directeur adjoint qui hurle sur tout ce qui bouge ». La jeune femme a fini par être licenciée. « Un soulagement ». On l’accusait d’avoir fouillé dans les affaires de son manager.

« Il n’y avait aucune preuve, j’ai toujours nié. Mais ils ne m’ont pas cru », poursuit celle qui est partie à 91 euros comme solde de tout compte « au lieu de 1.000 euros ». Aymeric a également constaté des différences sur sa fiche de paie d’un mois à l’autre. « On n’avait jamais le même salaire en faisant pourtant le même nombre d’heures. Les salariés n’étaient pas tous payés pareils. On avait beau être au même coefficient, avoir la même mission et avoir travaillé autant d’heures, il y avait une différence de 200 euros parfois ».

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Des heures supplémentaires non payées

Et lorsque l’étudiant le faisait remarquer, on lui répondait assez sèchement. « Ils te disaient que si tu n’étais pas content, tu n’avais qu’à partir, car des centaines de personnes attendaient ta place. Un collègue qui demandait à changer ses horaires en raison de ses partiels a été prié de prendre la porte ».

Estelle a multiplié les dimanches travaillés. « Ils n’ont jamais été payés double comme promis », avance-t-elle, se réservant aujourd’hui la possibilité d’engager à son tour une procédure devant les Prud’hommes. « Au début, ils te vendent du rêve, t’expliquent que tu peux vite grimper dans la hiérarchie. On est à la limite de la propagande mais au final, ce ne sont que des mensonges ». « Tout cela n’est que baratin. Primark ? C’est beaucoup de bruit pour rien », conclut Aymeric, « heureux d’être parti ».

Contactée par 20 Minutes, Primark a tenu à réagir ce lundi soir. «Les allégations relatives au non-respect des règles édictées par le droit du travail français dont notre entreprise fait l’objet sont sans fondement. Nous  avons à coeur le bien-être de tous nos salariés», a indiqué la marque.

«Si un incident tel qu’un écart de langage ou un comportement inapproprié se produit, il doit être signalé, afin que les équipes de Ressources humaines du magasin puissent procéder à une enquête et prendre toute mesure nécessaire pour résoudre le problème avec chacune des parties impliquées», a ajouté l'enseigne