Des centaines d’articles et interviews, plus de 60.000 visiteurs venus parcourir leur site internet et une forte fréquentation de leur compte twitter. En moins de trois mois, les victimes présumées du père Preynat, rassemblées au sein de l’association La Parole Libérée, ont réussi à briser 25 ans d’omerta autour de la pédophilie et à transformer leur affaire en un scandale qui fait vaciller l’église. Pour y parvenir, elles n’ont cessé d’occuper les réseaux sociaux et se sont rendues ultra-disponibles pour répondre aux nombreuses sollicitations médiatiques.

« Au début, c’était un pari. On s’est dit que nous allions prendre ce problème, ce tabou, à bras-le-corps, raconter notre histoire, cette vérité, la faillite de l’église. C’était quitte ou double mais cela a intéressé les gens. C’est un sujet qui tient à cœur à la société française. L’enfant est véritablement au cœur des valeurs de notre pays », estime Bertrand Virieux, trésorier de l’association et victime présumée du prêtre.

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Faire décaler le délai de prescription

Pour ce médecin généraliste de 44 ans, qui aurait subi les assauts du père Preynat alors qu’il était jeune scout, à Sainte-Foy-les-Lyon, à la paroisse Saint-Luc, les faits sont trop vieux pour être pris en compte par la justice. « J’étais apaisé sur ce sujet avant que notre affaire n’éclate au grand jour. C’est quelque chose que j’ai géré avant, avec ma famille, mes amis. Ce qui m’importe désormais c’est que l’on puisse faire allonger le délai de prescription sur les affaires d’agressions sexuelles pour qu’à l’avenir, les victimes puissent avoir le temps, une fois adultes, de faire la démarche de porter plainte sereinement », ajoute Bertrand Virieux.

Pour Pierre-Emmanuel, l’une des quatre victimes présumées pour lesquelles les faits reprochés à l’homme d’Église ne sont pas prescrits, la tournure prise par l’affaire ces dernières semaines est un « mal pour un bien ». « J’ai été surpris par l’ampleur de tout cela. Mais c’est essentiel d’en parler pour que les mentalités changent. La pédophilie existe dans l’église comme ailleurs, il faut absolument qu’on arrête ça », explique ce jeune homme au regard empli de tristesse, qui a supporté seul son lourd secret pendant près de 27 ans.

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« J’ai senti un poids énorme partir »

« Aujourd’hui, je suis déterminé à aller jusqu’au bout, c’est le combat d’une vie. Depuis que j’ai libéré ma parole, j’ai senti un poids énorme partir. J’espère que notre action permettra à d’autres victimes de ma génération de se libérer à leur tour », ajoute le jeune homme. Dans les prochains jours, il doit être entendu par la justice dans le cadre de l’enquête préliminaire ouverte en marge de l’affaire de pédophilie pour « non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans ».

Comme deux autres victimes avant lui, Pierre-Ammanuel devrait porter plainte contre l’archevêque de Lyon et d’autres membres du diocèse afin d’obtenir de l’église l’entière vérité. Un vœu qui n’a pas encore été exaucé, selon l’association.

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Les déclarations de l’archevêque agacent

« On commence à ne plus rien comprendre aux déclarations de l’archevêque Barbarin. Un jour il dit qu’il a reçu le premier témoignage d’une victime en 2014. En février, il déclare qu’il a été alerté dès 2007-2008 et qu’il a alors rencontré le prêtre et consulté un spécialiste au sujet de la pédophilie et ce 9 mars, dans Le Parisien, il dit qu’en 2007, il s’agissait seulement de bruits qui couraient sur le passé du prêtre », s’agace Bertrand Virieux.

« Cela me met hors de moi, ajoute Pierre-Emmanuel. Ce rétropédalage est incohérent. J’aimerais qu’il nous réponde enfin. Je veux savoir si la hiérarchie de ce prêtre est coupable et si oui, qui dans sa hiérarchie ».

« Si l’affaire avait éclaté en 2007, les faits n’auraient pas été prescrits pour moi, ni pour la majorité des 55 victimes présumées que nous avons rencontrées. On nous a volé notre procès. Nous voulons désormais que la chaîne des responsabilités soit établie et que justice soit rendue », conclut le médecin généraliste, qui a encore enchaîné les interviews ce mercredi entre ces multiples rendez-vous médicaux.