Champion du double jeu, j'en suis à ne plus savoir qui j'étais, ni quelle vie était véritablement la mienne" : un aveu qui résume le sujet d'un livre ayant
pour toile de fond le Paris de la Collaboration. Anglais et Français, résistant et collaborateur, traître et héros, vivant et mort, Guillaume Berkeley, animé par des "fidélités successives", a revendiqué, à un moment ou à un autre de sa vie, chacune de ces identités.
Aucun personnage n'est réellement ce qu'il prétend être. L'intrigue tourne autour de trois personnages - Guillaume, son frère Victor, et Pauline, leur demie soeur dont ils sont tous deux amoureux - mais permet aussi de croiser une foule d'acteurs, protagonistes plus ou moins fréquentables de cette France dans la guerre. Etudes de moeurs, roman historique, polar politique, Les fidélités successives est servi par une écriture limpide et fluide.
Intelligent, très documenté sans que cela pèse, jamais manichéen, à coup sûr un des événements de cette rentrée littéraire.
Nicolas d'Estienne d'Orves est critique musical au Figaro et à Classica, chroniqueur au Figaroscope. Auteur de nombreux livres - romans, essais, recueils de nouvelles -, il a reçu le prix Rogier Nimier et le prix Jacques Bergier pour ses romans Othon et Fin de race. Les Orphelins du Mal, publié en 2007, a été traduit en 13 langues.
1) Qui êtes-vous ? !
Nicolas d'Estienne d'Orves, un écrivain un peu boulimique et compulsif (17 livres en 11 ans). J'ai trente-sept ans, une femme et deux petits garçons. Je vis à Paris, une ville qui occupe une place essentielle dans tous mes romans.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
C'est l'histoire d'un jeune homme vierge de toute émotion, de toute prise de conscience, qui se retrouve balancé dans le Paris de l'occupation allemande. Il va se construire au contact de cette période terrible de notre histoire, et se retrouver face à des choix qui auront une influence décisive sur le reste de sa vie.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
«Je suis partout», phrase redoutablement connotée mais qui résume les errances et l'absence de choix de mon personnage.
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Un grand opéra wagnérien avec quelques phrases de Mozart et des chansons de Charles Trénet.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Le gout du romanesque. Les entraîner dans cette aventure fleuve, parfois terrible, et qu'ils se demandent en refermant le livre : «et moi, qu'aurais-je fait, en 1940 ?»
6) Avez-vous des rituels d'écrivain ? (Choix du lieu, de l'horaire, d'une musique de fond) ?
Des rituels terribles pour ma famille : lever à 6 h (parfois 5) ; un thé (ou un capuccino) ; un bureau maniaquement rangé ; une tenue de papy : pyjama, robe de chambre, pantoufles... et c'est parti pour un chapitre ! (mais jamais de musique ! !)
7) Comment vous vient l'inspiration ?
Comme un muscle qu'on décide de faire fonctionner : je mets en marche la boîte à idée, je les notes en vrac dans un carnet, puis je commence à trier. Au bout de quelques temps, j'ai un sujet. Il faut alors le transformer en plan, puis en livre. Ça prend un certain temps !
8) Comment l'écriture est-elle entrée dans votre vie ? Vous êtes-vous dit enfant ou adolescent «un jour j'écrirai des livres» ?
J'ai toujours beaucoup lu sans pourtant jamais me dire : un jour je serai écrivain. Je voulais être cinéaste ou metteur en scène d'opéras. Mais à 25 ans j'ai compris que j'étais trop timide pour diriger une équipe et trop égocentrique pour partager mon inspiration. Alors j'ai mis mes images et ma musique en mots...
9) Vous souvenez-vous de vos premiers chocs littéraires (en tant que lecteur) ?
Comme beaucoup de monde, j'ai commencé par Oui-oui. Puis c'est devenu plus sérieux.
10) Savez-vous à quoi servent les écrivains ? !
A nous montrer le monde tel qu'il est vraiment : à soulever le voile pour exhiber, ne serait-ce qu'un instant, le visage de la déesse. A enchanter le réel, en somme.
11) Quelle place tiennent les librairies dans votre vie ?
Une place énorme, puisque j'y vais quasiment tous les jours. C'est d'ailleurs un problème : plus un millimètre de libre dans mes bibliothèques, et je refuse de faire un tri... Seule solution : un best-seller, qui permettra une pièce de plus, peut-être ?...
Cette année, pour la rentrée, NEO change de ton. Fini, le mauvais genre, les tours de passe-passe qui rendent le gore irrésistible et donnent une immunité bien méritée à (presque) tous ses écrits : l'heure est au sérieux. Tour à tour Anglais et Français, résistant et collabo, salaud et héros, Guillaume Berkeley, en ce printemps 1942, ne sait plus du tout qui il est. Sans jamais trahir sa conscience, il passe d'un camp à l'autre, en toute sincérité, au rythme de ses "fidélités successives". Une psychologie complexe, double, qui serait bien confuse si elle n'était pas servie par la plume limpide de NEO. Plus son héros s'enfonce, se perd, jusqu'à la folie, dans les bas-fonds de son âme troublée et de son époque insensée, plus d'Estienne d'Orves discipline son écriture dans une langue blanche, dénuée de tout excès. Passionnant, perçant, éclairant, l'oeil romanesque porté sur une époque archi-connue, lue, rebattue semble neuf ; grâce à un travail d'orfèvre sur l'intimité, le cerveau, le ventre de cette perle de héros (ou d'anti-héros).