• Les auteurs indépendants s'invitent très régulièrement en tête des ventes de livres numériques.
  • Le concours qu'organise Amazon à leur intention recueille plus d'un milliers de candidatures.
  • Les auteurs se comportent de plus en plus comme de petites maisons d'édition indépendantes.

Chez Amazon, on les appelle les « indépendants ». Les auteurs auto-édités qui déposent leur livre sur la plateforme dédiée KDP sont si importants pour l’américain qu’il leur consacre depuis trois ans un concours dédié, une sorte de Goncourt de l’auto-édition dont le jury est présidé cette année par Yasmina Khadra. A gagner, une liseuse, une traduction, de l’argent mais aussi 20.000 euros de publicité pour émerger au milieu des 6,5 millions de livres numériques que propose actuellement le géant du e-commerce.

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Au milieu de cette offre pléthorique, le destin normal d’un ouvrage est de voir ses ventes plafonner à quelques exemplaires numériques ou papier (la plateforme permet l’impression à la demande). Mais une poignée d’autres connaissent un succès fulgurant. Une poignée pas si petite, d’ailleurs.

Devant Musso-Levy

«Dans le top 100 de nos ventes numériques, il y a en permanence 40 % de livres indé », assure Ainara Bastard, manager de KDP France. Cette semaine, Matthieu Biasotto, Cédric Charles Antoine ou Théo Lemattre, tous indépendants, trustent 3 des 5 premières places du classement, loin devant les Musso, Thilliez ou Levy. Leur secret ? Des tarifs quatre à cinq fois moins élevés que ceux des best-sellers, certes. Mais surtout une démarche complètement renouvelée. L’époque où l’on s’estimait chanceux de trouver un livre indé sans faute et avec une couv’pas trop criarde est révolue.

« Il y a une montée en professionnalisation des auteurs indépendants. A partir du moment où ils ont constaté qu’ils pouvaient en vivre, ou trouver un éditeur, leur approche s’est améliorée », constate Ainara Bastard. Jusqu’à fonctionner comme de petites maisons d’édition à eux seuls, faisant appel à des pros pour les aider à corriger leur livre, créer la jaquette du roman ou en assurer la promotion auprès des blogueurs.

« Entre le graphiste qui m’a aidée pour la couverture, la correction et l’impression de quelques exemplaires que je peux vendre en direct, j’ai investi 1200€ dans le lancement de J’ai demandé au hasard, mon dernier livre, détaille Gabrielle Desabers, l’une des pointures de l’auto-édition. Mais je n’ai commencé à investir de l’argent qu’à partir du moment où j’en ai gagné. Le premier, je l’ai lancé comme ça, en envoyant simplement un mail à mes contacts pour les prévenir que j’avais écrit un livre », ajoute celle qui a été primée à la dernière édition des Plumes francophones avec D’ici ou d’ailleurs.

Pour les impatients…

La Bretonne écrivait depuis des années et avait plusieurs manuscrits dans le tiroir. Pourtant, elle n’avait « pas envie de [s’]embêter avec un éditeur ». « Je ne suis pas patiente et je ne voulais pas attendre leur réponse. J’ai vue une émission sur Agnès Martin Lugand [star de l’auto-édition avant d’être repérée par Michel Lafon] et j’ai franchi le pas. » Après quelques ventes, son roman, une belle histoire d’amour entre Bretagne et Algérie, est identifié par l’algorithme d’Amazon qui lui propose une mise en avant via une « offre flash ». Les ventes s’emballent et Gabrielle Desabers décide de lancer d’autres manuscrits. « Au Salon du livre, j’avais assisté à une conférence sur le thème de l’édition indépendante. Un des intervenants assurait que “le meilleur moyen pour vendre un livre, c’était d’en sortir un deuxième”. »

En deux ans, elle en publie 4 et revendique aujourd’hui 35.000 ventes. Assez pour voir les maisons d’édition lui tourner autour ? « Oui, bien sûr mais pour l’instant je prends le temps de réfléchir. »

Complémentaire de l’édition classique

Amélie Antoine, lauréate du concours Amazon l’année précédente pour Fidèle au poste, a pour sa part accepté la proposition d’un éditeur. Son manuscrit, d’abord refusé par plusieurs maisons, connaît un succès instantané sur la plateforme KDP. « J’ai lancé mon livre sur la plateforme et j’ai prévenu mes proches. Je n’avais aucune stratégie. Ah si ! J’avais imprimé des marque-pages à distribuer autour de moi avant de comprendre que ça ne servait à rien. Les ventes ont démarré en flèche, sans que je comprenne pourquoi. Pendant très très longtemps, quand je regardais les chiffres de vente, je pensais qu’il y avait un bug. »

Au bout d’un mois, les éditeurs arrivent. Amélie accepte la proposition de Michel Lafon. Le livre se retrouve en librairie. La machine de promotion est lancée. Ses ventes décuplent. 250.000 lecteurs ont aujourd’hui découvert son thriller. Son dernier roman, Quand on n’a que l’humour, est sorti en mai chez Michel Lafon.

Mais l’écrivaine n’a pas pour autant abandonné KDP. « Je publierai en novembre un livre en auto-édition. Mon éditeur dit que je suis une auteur hybride. Ce sont deux choses très complémentaires. La plateforme permet de libérer la créativité » et de multiplier les projets publiés.

Emergence de nouveaux genres

« Aujourd’hui, l’édition traditionnelle fait face à un surplus de manuscrits envoyés, confirme Ainara Bastard. La ligne éditoriale de ces maisons se décide dans les bureaux. Celle de l’auto-édition se fait au niveau des lecteurs. Elle peut bouger les codes. Elle a permis par exemple aux Feel Good Books d’émerger, ou à la romance de se réinventer, en favorisant l’éclosion de sous-genres très pointus. »

Plus de choix pour les lecteurs, plus de variété sur les rayonnages, c’est aussi plus de travail pour les jurés des Plumes francophones. L’année dernière, 1174 auteurs avaient candidaté. L’édition 2017, pour laquelle les écrivains peuvent inscrire leur ouvrage auto-édité jusqu’à fin août, devrait faire tomber sans difficulté ce record.

D’autant qu’Amazon ne limite pas ses efforts de promotion à la France. C’est toute la francophonie qui peut prendre part au concours. « Notre objectif, explique Ainara Bastard, est de permettre à des gens qui n’y auraient pas pensé de s’auto-éditer. Mais aussi de nous adresser à ceux qui ont un accès quasi-impossible à l’édition. » En Afrique aussi, où les structures sont très rares, la plateforme est promise à un bel avenir. En 2016, 55 pays étaient représentés dans la liste des candidats.