Via Fabula invente le livre dont vous ne pourrez jamais lire toutes les versions

NUMERIQUE Ou comment une start-up française est en train de faire éclater les limites du roman...

Laurent Bainier

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Chaque lecture s'apparente à un cheminement sur une carte. Le lecteur, en général, n'explore qu'une partie du récit

Chaque lecture s'apparente à un cheminement sur une carte. Le lecteur, en général, n'explore qu'une partie du récit — Via Fabula

Le récit adaptatif, vous connaissez… Ne dites pas non, c’est l’une d’entre vous qui nous en a signalé l’existence sur notre plateforme livres. Pour nous, c’était une découverte.

Inventé par une start-up toulousaine, Via Fabula, ce type de livre numérique se présente sous forme d’application (gratuite pour commencer, puis payante pour avoir l’intégralité du livre). Une fois téléchargée, elle adapte automatiquement le récit à votre vie. Vous habitez à Lyon, l’intrigue s’y déroulera. Il pleut sur votre terrasse. Il pleuvra dans le livre. A la télé, on annonce le débat de la présidentielle. Dans votre livre aussi, le héros entend le speaker annoncer l’événement… Et pour faire avancer l’intrigue, c’est vous qui prenez les décisions à la place des protagonistes.

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Ces livres dont vous êtes le héros 2.0 préfigurent ce que pourrait être le futur des Lettres. A cheval entre littérature et jeux vidéo… « C’est un récit qui s’adapte à la personnalité du lecteur, résume Bruno Marchesson, président de Via Fabula, qui a déjà sorti trois ouvrages de ce genre en un an et en prépare de nombreux autres. Dès qu’on lance l’appli, elle récupère les infos du jour et adapte la narration. Si on ne dispose pas de réseau, ce sont les données glanées à la dernière connexion qui sont utilisées. »

Une expérience jubilatoire

Pour le lecteur, l’expérience est bluffante. Pour Elora, membre de notre communauté 20minBooks et l’une des 20.000 personnes qui ont déjà téléchargé l’appli, « proposer des concepts nouveaux impossibles à réaliser sur papier est jubilatoire ». Pour l’auteur, c’est également un petit séisme.

« Ecrire ce genre de livre est fatigant mais très enrichissant, affirme Virginie Ferreira, l’autrice de Faux-semblant, un « polar saupoudré de paillettes » qui sortira en juin chez Via Fabula. On peut frôler la schizophrénie. On change de victime, de suspects au gré des différentes variations. Je n’étais pas loin de devenir dingue. »

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Car au lieu de livrer un seul récit, l’auteur doit en fournir une demi-douzaine, tous cohérents et captivants. Virginie Ferreira en a écrit cinq, tirés du manuscrit unique qu’elle avait envoyé à l’éditeur. « En règle générale, on nous envoie un texte linéaire simple, avec une histoire qui va de A à Z, explique Bruno Marchesson. Notre rôle d’éditeur, c’est ensuite de chercher des variations possibles du récit. »

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« Pour moi, mon manuscrit était fini quand je l’ai envoyé, se souvient Virginie. Je ne comprenais pas ce qu’ils voulaient de plus. Bruno m’a demandé de le relire en me demandant "Et si…". "Et si l’héroïne arrivait en retard à son rendez-vous ?" "Et s’il pleuvait ?" Et si tel perso n’était pas aussi gentil que dans ma version ?" Grâce à ça, j’ai pu explorer de nouveaux styles littéraires, de nouvelles intrigues… Ça m’a permis de me rendre compte que j’en avais encore sous la pédale. »

Une écriture de jeux vidéo

C’est ce défi qui a attiré Laurent Pendarias, auteur de Guislain, Aventurier intérimaire, une épopée d’Heroic Fantasy. « J’ai eu un coup de foudre dans un salon en découvrant le travail de Via Fabula. J’ai soumis un scénario complet avec les différents embranchements du récit. » L’exercice était sans doute plus évident pour cet auteur aguerri, également scénariste de jeux vidéo (et prof de philo… bien occupé quoi…)

« Quand on écrit pour un jeu vidéo, on doit être capable de produire des fragments de récit qui se tiennent, et de gérer des histoires complexes avec des embranchements. Ma technique consiste à partir de la fin et de remonter vers le début. » [Astuce 20 Minutes, ça marche aussi sur les labyrinthes des paquets de céréales.]

Au final, Laurent Pendarias a écrit douze récits différents, sans compter les subtilités liées au contexte de lecture. « Je voulais que mon lecteur ressente une atmosphère différente s’il bouquine dans une petite ville ou dans une grande ville, donc j’ai travaillé aussi sur ces détails. »

Le pouvoir au lecteur

Du coup, on peut parler de centaines de versions proposées. Qui en découvrira l’intégralité ? L’écrivain, bien sûr. Lui n’a pas le choix. « Le droit français nous impose d’avoir une validation par l’auteur de toutes les variations », rappelle Bruno Marchesson. Mais sans doute pas le lecteur… « Quand on offre un espace de liberté, les lecteurs la prennent, s’enthousiasme Laurent Pendarias. S’ils ne lisent qu’une fois Guislain, ils ne voient que 5 % de ce qui a été écrit. Mais dans le dernier Zelda, certains décident d’aller droit au but et passent à côté de plein de choses. C’est à eux de décider. »

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