Sur les 23 000 «Justes parmi les nations», il n'y a pas un seul Arabe et pas un musulman de France ou du Maghreb. C'est étonnant quand on connaît les liens séculaires qui ont uni les communautés juive et musulmane. Alors, j'ai décidé de chercher. Pendant deux ans et demi, j'ai défriché des documents, suivi toutes les pistes possibles, tenté de recueillir des témoignages. On m'a souvent répété : «Mais les témoins sont morts aujourd'hui.» J'ai exhumé des archives, écouté des souvenirs, même imprécis, et retrouvé de vraies histoires : comme celle de cette infirmière juive ou celle du père de Philippe Bouvard qui ont échappé à la déportation grâce au fondateur de la Grande Mosquée de Paris, Kaddour Benghabrit. Cet homme a sauvé d'autres vies.
Des anonymes ont également joué un rôle en fournissant aux Juifs de faux certificats attestant qu'ils étaient de confessions musulmane. La mère de Serge Klarsfeld en a bénéficié : «J'ai eu une mère algérienne et musulmane pendant quelques mois. Elle s'est appelée Mme Kader», m'a-t-il raconté. Et l'action du roi Mohammed V au Maroc durant l'Occupation ne lui vaudrait-elle pas le titre de Juste ?
«Celui qui écoute le témoin devient témoin à son tour.» J'avais toujours à l'esprit cette phrase d'Elie Wiesel. Je l'ai écrite plusieurs fois, et suis parti en quête de témoins pour ne pas rompre le fil ténu de la mémoire.
Né en 1964 en Algérie, Mohamed Aissaoui, après des études de sciences politiques à Paris, est journaliste au Figaro depuis janvier 2001, spécialisé en littérature française et francophone au sein du supplément Le Figaro Littéraire. Il tient également une chronique littéraire sur Direct 8. Il est l'auteur d'une anthologie sur les écrivains et la ville d'Alger, Le Goût d'Alger (Mercure de France, 2006) et d'un essai très remarqué, L'affaire de l'esclave Furcy, prix Renaudot de l'essai et prix RFO du livre (Hors série Littérature, 2010, Folio n° 5275).
1) Qui êtes-vous ? !
Je suis journaliste au "Figaro littéraire", fou de livres, et j'ai un penchant bizarre : j'aime fouiller dans les souterrains de l'Histoire et exhumé des faits méconnus, comme dans "L'Affaire de l'esclave Furcy" que j'ai publié en 2010 ou dans "L'Étoile jaune et le croissant".
2) Quel est le thème central de ce livre ?
Je raconte, témoignages et documents à l'appui, comment des Juifs ont été sauvés de la déportation par des musulmans. C'est une enquête qui m'a occupé durant deux ans et demi. J'ai contacté de nombreuses personnes en France, au Maghreb ou en Israël. J'ai découvert des faits inattendus : par exemple, la mère de Serge Klarsfeld a bénéficié, durant quelques mois, d'une fausse attestation qui prétendait qu'elle était algérienne et musulmane, il m'a raconté cette anecdote. Même si beaucoup de témoins sont morts, j'ai découvert plus de personnes et de faits que je ne pouvais l'imaginer au début de ma quête.
Malheureusement, il n'y a pas eu que des éléments positifs : j'évoque également la création d'une légion SS musulmane...
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
" Celui qui écoute le témoin devient témoin à son tour", c'est une phrase que m'a dite Elie Wiesel lorsque je l'ai rencontré au début de l'élaboration du livre. Il a ajouté qu'il avait peur que le fil de la mémoire soit brisé, et que c'était bien que des jeunes auteurs se penchent sur l'histoire de la Shoah.
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Une vieille musique andalouse, celle qui fait vibrer le coeur des Juifs comme le coeur des Arabes.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Le plaisir de découvrir et de passer du temps ensemble. Je fais à peine la distinction entre l'écriture et la lecture.
6) Avez-vous des rituels d'écrivain ? (Choix du lieu, de l'horaire, d'une musique de fond) ?
J'aime bien les cafés, tôt le matin. Je commence toujours par perdre un peu de temps ( !) à feuilleter des journaux ou des magazines avant de me lancer. La fin de soirée, tard, est consacrée le plus souvent à la réécriture.
7) Comment vous vient l'inspiration ?
En fait, je passe beaucoup de temps en enquêtes et en rencontres - en lecture, aussi. C'est comme cela que me viennent les idées tant sur le fond que sur la forme... J'ai davantage besoin de transpiration que d'inspiration !
8) Vous souvenez-vous de vos premiers chocs littéraires (en tant que lecteur) ?
Je suis arrivé en France à l'âge de dix ans sans connaître la langue. Et dès la primaire, en CM2, j'étais attiré par la poésie. Au début du collège, j'ai eu deux chocs littéraires : "L'Étranger" de Camus et "Nadja" de Breton. Je ne comprenais pas tout mais j'étais comme subjugué. J'ai toujours éprouvé le désir de travailler "dans" l'écriture - les livres ou les journaux. Je n'avais pas quinze ans que je regardais avec attention les dernières pages des romans pour savoir où ils étaient imprimés...
9) Savez-vous à quoi servent les écrivains ? !
La littérature et les écrivains m'expliquent le monde, me parlent de monde que je ne connais pas et, parfois, ils me permettent de m'en évader.
10) Quelle place tiennent les librairies dans votre vie ?
Je découvre toujours les villes par leurs librairies (et leurs cafés !). C'est peu dire, et depuis enfant, qu'elles occupent une part essentielle dans ma vie. Je vais plus loin : on peut juger le degré de liberté et de démocratie d'une ville ou d'un pays à travers le nombre et la qualité de ses librairies.
Pas un seul Arabe ne figure parmi les 23.000 «Justes parmi les nations» reconnus par Yad Vashem, l'institut israélien qui se consacre à la mémoire et à l'enseignement de la Shoah. Pas un seul musulman de France ou du Maghreb non plus. Comment cela est-il possible ? C'est en partant de ce constat qui le désole que Mohammed Aïssaoui a entamé une enquête délicate...
«Je suis le biographe des fantômes», écrit Mohammed Aïssaoui et c'est ce qu'on éprouve en l'accompagnant dans cette quête poignante où il parle à la première personne. Un labyrinthe de la mémoire où il tient un fil ténu. L'époque est trouble, les âmes souvent grises. En histoire comme dans la vie, ce que l'on trouve n'est jamais ce que l'on attend : il y a des parts d'ombre cachées, mais aussi de lumière révélées. Dans cette plongée dans l'ambiguïté, parfois le double jeu, on ne peut s'empêcher de songer à l'univers de Modiano. Au détour d'une page, on apprend d'ailleurs que l'on a pu croiser de loin une des figures qui ont inspiré son univers romanesque.
Le livre de Mohammed Aïssaoui, journaliste au Figaro littéraire, tombe en plein marasme nauséabond autour des relations entre juifs et musulmans. Et il tombe bien, pour redonner, enfin, de l'humanité à cette histoire. Quête personnelle et investigation journalistique, Aïssaoui est parti d'une intuition, ou d'un espoir : des Arabes, des musulmans ont certainement sauvé des juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Il s'est lancé à la recherche de ces «Justes» et il a réussi à exhumer ces moments où, «au moins une fois, des Arabes et des juifs ont marché main dans la main... des Arabes et des musulmans ont protégé des juifs»...
A la fin du livre, il avance les noms de ceux qui mériteraient certainement d'être gravés sur le mur des Justes : Mohammed V, grand-père de l'actuel roi du Maroc, Si Kaddour Benghabrit, Moncef Bey, Ahmed Somia et d'autres, à qui il rend hommage.
Pour éviter le piège du sentimentalisme méditerranéen, Aïssaoui a choisi d'écrire en journaliste. Les témoins directs ayant disparu, il cherche des noms, des lieux, des archives. Son récit est d'abord un voyage mélancolique, entre la France, le Maghreb et Israël, sur les traces d'un passé enfoui, qui rappelle parfois les errances mémorielles d'un Modiano (d'ailleurs remercié en fin d'ouvrage)...
Il reconstitue l'histoire de Salim Halali, musicien juif qui a vécu à l'abri des rafles dans la Mosquée, ou d'Oro Boganim, que Benghabrit a aidée à fuir vers le Maroc. Bien d'autres cas sont à mentionner. L'inscription d'un Arabe parmi les Justes ne rendra pas le monde meilleur, simplement un peu plus complexe. C'est bien, la complexité : ça fait taire les cons.
De cet homme, l'auteur savait qu'il avait «sauvé des vies» de Juifs pourchassés sous l'Occupation. Sans plus. A peine quelques noms, des traces incertaines, des pistes vacillantes. Or, pour accéder ou faire accéder une personne au statut de «Juste parmi les nations», titre décerné au nom de l'Etat d'Israël par le mémorial de Yad Vashem pour exprimer sa gratitude aux non-Juifs qui ont sauvé des Juifs pendant la guerre, il faut monter un dossier constitué de preuves, de documents, de témoignages, d'archives. C'est précisément le récit de son enquête que nous propose Mohamed Aïssaoui, biographe de fantômes, avec ses espoirs, ses déceptions, ses frustrations, ses fins de non-recevoir, ses refus, ses appels sans retour, ses incompréhensions, ses légendes, ses rumeurs, ses fausses pistes sur la Toile et ses traces fécondes à travers les réseaux sociaux...
Il nous fait découvrir ce qu'il découvre au fur et à mesure quand tant d'autres se seraient précipités vers la synthèse.
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