Yoram Kaniuk interroge ici le jeune homme qu'il a été en 1948, survivant d'une guerre (la guerre d'Indépendance) qui relève davantage de Charlot soldat que du récit héroïque. À partir d'anecdotes où l'horreur côtoie le burlesque, l'écrivain compose un puzzle inédit. Dans une écriture à la fois jaillissante et contrôlée, il retrouve son regard d'adolescent perplexe jeté dans la bataille avec, pour tout entraînement, quelques bains de mer glacés. Témoin privilégié d'événements qui le dépassent, d'un conflit où rien n'a été réglé malgré le prix humain démesuré qu'il exige encore, Yoram Kaniuk ne cherche ni à justifier ni à condamner.
Magistralement, avec beaucoup de subtilité, en évoquant un conflit vieux de plus de soixante ans, l'écrivain nous parle d'aujourd'hui. Au fond de chaque description de ces combats d'où nul n'est ressorti vivant, c'est l'inanité de toutes les guerres qui nous prend à la gorge.
Né en 1930 à Tel-Aviv, Yoram Kaniuk est peintre, journaliste et écrivain. Après avoir participé à la guerre d'Indépendance d'Israël, il est parti vivre à New York. De retour en Israël en 1962, il commence à publier romans et nouvelles. Traduites en quatorze langues, ses oeuvres ont été couronnées de nombreux prix. En France, Il commanda l'«Exodus» a reçu le prix Méditerranée (2000) et le Dernier Juif a été récompensé par le Prix littéraire de la Fondation France Israël (2010).
Récit subtil de combats sauvages par l'écrivain israélien. Début 1948, Yoram Kaniuk avait 17 ans et demi et il était lycéen à Tel Aviv. Avant même de passer le bac, il s'est engagé avec les clandestins du Palmach pour combattre les Anglais et les Arabes. Quand la bataille s'est achevée, l'Etat hébreu était né et sa vie à lui était définitivement bouleversée. Dans 1948, écrit en 2010, le vieux et célèbre écrivain israélien essaie de retrouver le regard du jeune garçon qu'il était, parti au combat et à la mort pour une cause dont il ne savait pas grand-chose - «Il nous faudrait attendre la fin des hostilités pour découvrir que nous avions créé un Etat pour des gens qui n'y viendraient pas car ils étaient morts» - et avec pour toute formation une initiation à la natation et aux noeuds marins...
1948 est une réflexion sur la mémoire, la fiction, les différentes versions de la réalité. Comme ce jour où, à Jérusalem, il est incompréhensiblement épargné par l'Anglais coiffé d'un keffieh qui l'a mis en joue. Des années après, il retrouvera le tireur sans que l'épisode soit totalement élucidé. Le récit montre l'évolution du jeune homme sur l'Histoire, son ambivalence, comme celle de nombreux Israéliens de l'époque, envers les survivants de la Shoah qui débarquent dans le pays et que certains nomment atrocement «savons».
Raconter la guerre, ici celle qui aboutit à la création de l'Etat d'Israël en 1948, peut-il encore se faire en style héroïque ? Difficilement sans doute. Du reste L'Iliade elle-même, quintessence du genre, a connu dès l'Antiquité ses parodies, comme la Batrachomachie (" le combat des grenouilles et des souris "). De nos jours, décrire des conflits qui ne font plus guère rêver se mène plutôt sous l'inspiration de Fabrice à Waterloo, de Bardamu dans ses tranchées ou du brave soldat Chvéïk. L'Israélien Yoram Kaniuk ne déroge pas à la règle. Il préfère, à l'épopée, la peinture confuse d'affrontements dont le combattant ne perçoit jamais la cohérence...
Pourtant, l'auteur n'a rien d'un idéologue. S'il confesse avoir bourré de coups de poing un orthodoxe du quartier pieux de Mea Shearim (on y hissait le drapeau blanc pendant le siège de Jérusalem), une hallucinante scène de mariage religieux sous les balles évoquant un épisode du Dibbouk (classique du théâtre yiddish) suscite l'empathie du jeune " sabra " laïc. Ce qui le scandalise surtout, c'est l'oubli dans lequel les sans-grade de cette guerre fondatrice ont été relégués par une mémoire aussi officielle que sélective et un folklore de la bravoure en Technicolor. Le souvenir personnel des camarades tués demeure finalement le seul intact dans ce livre émouvant qui éprouve tant de certitudes.
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