Aisne: «La France s’est déshonorée» avec les ex-interprètes afghans de son armée

IMMIGRATION Les anciens auxilliaires afghans de l'armée française ont connu des fortunes diverses après que la France eut quitté leur pays...

G.D. avec AFP

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Illustration de la guerre en Afghanistan

Illustration de la guerre en Afghanistan — AFP

Abdul Raziq Adil séjourne depuis mars à Laon avec sa femme et ses deux fillettes, déjà scolarisées. Cet Afghan fait partie des 700 auxiliaires de l’armée française qui ont risqué leur vie en travaillant pour la France entre 2002 et 2014, date de départ des derniers contingents. Lui a eu la chance de pouvoir bénéficier d’un visa. C’est loin d’être le cas de tous.

Cent visas autorisés sur 252 demandes

Ils étaient souvent mécaniciens, manutentionnaires ou encore hommes de ménage, les autres étaient interprètes, Abdul Raziq Adil. Beaucoup d’Afghans ont cherché à quitter leur pays pour échapper aux représailles : 252 ont fait une demande de visa, seulement cent ont obtenu le droit de se réfugier en France, soit « 371 personnes en tenant compte de leurs ayants droit », selon le ministère des Affaires étrangères.

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Pour ceux qui obtiennent le précieux sésame, le voyage est pris en charge, logement et prestations sociales sont fournis. Dans l’appartement HLM des Adil, un matelas à même le sol dans le salon et quelques tapis rappellent les intérieurs afghans. Tout comme les baies séchées offertes aux visiteurs.

« On est bien ici », « surtout les enfants », résume dans un excellent français le jeune père de 28 ans. Une nouvelle vie dans le nord de la France, à mille lieues du chaos de Kaboul et ses armes omniprésentes.

« C’était mon droit d’être ici ! »

Une vingtaine d’autres anciens auxiliaires accompagnent Abdul Raziq Adil dans cette ville de l’Aisne. « C’était mon droit d’être ici ! », tonne Ali Mohammadi, qui vit aussi à Laon, avec femme et enfant, depuis mars. « Tous les pays étrangers présents en Afghanistan ont rapatrié leurs interprètes, mais aussi le reste de leur personnel », affirme-t-il.

« Aujourd’hui, j’ai des amis en Australie, aux Etats-Unis », sourit ce jeune trentenaire. Et son visage de s’assombrir : « le dernier à partir, c’était moi. »

Manifestations devant l’ambassade de France à Kaboul.

Début 2014, des premières demandes de visas avaient été rejetées. Abdul Raziq Adil avait alors organisé des manifestations d’auxiliaires devant l’ambassade de France à Kaboul. Lui qui avait passé douze ans avec les troupes françaises et était un rescapé de l’embuscade d’Uzbin en 2008, au cours de laquelle 10 soldats français et un ami interprète avaient été tués.

A Kaboul, sa vie était devenue un enfer, les déménagements incessants après le plasticage de sa maison en 2011. Car son ancien emploi avait fait de lui « un traître, un espion, un infidèle » pour les talibans, explique-t-il.

«Les interprètes ont pris des risques. Et ils ont été identifiés », observe un militaire ayant servi en Afghanistan, qui se souvient d’un auxiliaire « poignardé » alors qu’il travaillait pour l’armée française.

Décapitation d’un interprète

Début octobre, une vidéo montrant la décapitation d’un interprète par les talibans a hanté les réseaux sociaux afghans. « Si je n’étais pas ici, ce serait peut-être moi », murmure Abdul Raziq Adil. « Quand je vois ces images, je remercie l’Etat français qui m’a sauvé ».

Mais des visas pour « cent interprètes, ça ne fait pas lourd », pour des hommes « grillés chez eux », qui doivent « se terrer » parce qu’ils ont « travaillé avec nous », regrette un militaire, sous couvert d’anonymat. Un « truc digne » aurait été de « rapatrier tout le monde », juge-t-il, au lieu de quoi « la France s’est déshonorée ».

Les rejets n’ont « pas été motivés »

D’autant que les rejets n’ont « pas été motivés », ce qui ne permet pas de « comprendre pourquoi, à situation égale, un interprète a eu le visa et un autre non », s’indigne Me Gardes.

Devant une telle « injustice », les recalés parfois n’ont d’autre choix que de « partir » pour l’Europe, en empruntant les « routes dangereuses de l’exil », se désole Caroline Decroix, vice-présidente de l’Association des interprètes afghans, que dirige Abdul Raziq Adil.