Nord: De retour du Yémen, un ex-gendarme raconte son expérience au contact de Daesh et Al Qaida

INTERVIEW Un ancien gendarme de Boulogne-sur-Mer, devenu spécialiste de la protection rapprochée, raconte dans un livre son expérience au Yémen, un pays en guerre et parmi les plus fermés du monde…

Propos recueillis par Gilles Durand

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Jean-François Mercier, au centre,en pleine négociation, au Yémen.

Jean-François Mercier, au centre,en pleine négociation, au Yémen. — J. Mercier

Jean-François Mercier revient de loin. Du Yémen exactement, où cet ancien gendarme d’élite a rempli, pendant six ans, une mission d’agent de sécurité pour le service diplomatique de l’Union européenne. Dans les coulisses du pouvoir, le Nordiste, originaire de Boulogne-sur-Mer, a découvert ce pays en guerre, où il est très difficile de pénétrer pour un Occidental. Il y a même risqué sa vie. Aujourd’hui, ce spécialiste de la protection rapprochée raconte cette expérience inédite et passionnante dans un livre Cher Yémen, je m’en vais, autoédité (1).

Couverture du livre Cher Yémen, je m'en vais.
Couverture du livre Cher Yémen, je m'en vais. - DR

 

Pourquoi avoir voulu écrire ce livre ?

J’ai vécu dans le secret pendant les six ans passés au Yémen. J’avais besoin d‘un exutoire pour raconter certaines choses. Mais ce livre est avant tout un hommage à ce pays, à ces peuples et à tous les hommes qui m’ont entouré et protégé. Je voulais délivrer un message de paix, dire que les événements au Yémen, comme chez nous, n’ont rien à voir avec la religion. J’ai côtoyé des gens de Daesh, de l’Etat islamique et d’Al Qaida (2) : ils jouent et abusent de la peur qu’ils provoquent. Il ne faut surtout pas y céder.

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Vous-même, avez-vous eu peur pour votre vie ?

Bien sûr. En octobre 2014, un groupe affilié à Aqpa (2) s’est vengé en abattant un de mes amis. Deux agents des forces spéciales américaines avaient tué, un mois plus tôt, deux membres de ce groupe qui avaient tenté de les kidnapper. Il y a eu un appel à la vengeance : du sang pour le sang qui avait coulé. C’est très courant au Yémen. Notre équipe a payé ce « prix réclamé » avec la mort de cet ami français, responsable de l’équipe sécurité. Un autre ami français, un adjoint, a été grièvement blessé et un de nos gardes yéménites, légèrement blessé.

Comment on réagit dans ces cas-là ?

Un an plus tard, j’ai reçu des menaces directes car j’étais un des rares internationaux à être resté au Yémen. Heureusement, des amis bien placés, notamment des services spéciaux yéménites, m’ont protégé. J’ai eu peur, mais je ne me suis jamais arrêté de vivre. J’ai même créé des mouvements apolitiques et mobilisé des réseaux pour manifester dans la rue. Nous demandions que les combats cessent et que les protagonistes se réunissent autour d’une table. Cet investissement allait au-delà de ma mission de protection, mais je suis tombé amoureux de ce pays.

Maisons-tours typiques du Yémen avec moucharabiehs et vitres en albâtre polie.
Maisons-tours typiques du Yémen avec moucharabiehs et vitres en albâtre polie. - J. Mercier

Qu’est ce qui vous a tant fasciné au Yémen ?

J’ai beaucoup bourlingué. Avant, j’étais gendarme et j’ai servi les Nations Unies en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine, lors de la guerre civile. Mais aussi au Tchad ou en Arabie saoudite. Au Yémen, j’ai découvert un pays qui a 2.500 ans d’histoire . J’ai rencontré des coquins et des va-t’en guerre, mais si on arrive à discuter avec eux, on peut découvrir un filtre de pureté. Ils ne font pas semblant.

Vous espérez y retourner, un jour ?

Tout à fait. Mais c’est difficile avec cette guerre qui y règne pour des intérêts stratégiques et économiques. En plus, j’ai un mandat d’arrêt contre moi là-bas. Comme je le raconte dans le livre, j’ai failli ne jamais pouvoir quitter le pays.

Une cérémonie d'au revoir, quelques jours avant le départ de jean-François Mercier du Yémen.
Une cérémonie d'au revoir, quelques jours avant le départ de jean-François Mercier du Yémen. - J. Mercier

Avec votre expérience, comment vous vivez la menace terroriste en France ?

Depuis 20 ans, on s’est voilé la face. En 1998, quand j’étais en Bosnie, nous faisions déjà des retours sur des phénomènes de radicalisation. Les réseaux existaient déjà. Ils étaient identifiés et ils n’ont fait que s’amplifier au fil des ans. Les politiques étaient persuadés que le terrorisme n’arriverait pas chez nous. Aujourd’hui, les discours restent faux. Un terroriste ne naît pas avec une bombe dans le ventre. On devient terroriste. Il faut arrêter cette paranoïa. On ne la brisera qu’en disant ouvertement les choses.

Vous avez un autre projet de livre ?

Oui, même si celui-là a été dur à écrire. Je suis un gamin des rues qui n’est pas beaucoup allé à l’école. J’ai rencontré, en janvier 2016, le cousin d’un ami yéménite, lequel a servi l’armée d’Al Qaida en Afghanistan. Il a passé onze ans à Guantanamo et se trouve désormais en résidence surveillée. J’ai eu envie de raconter son histoire avec sa collaboration.

(1) Disponible sur www.orniat.com et dans certaines les librairies du Nord-Pas-de-Calais.

(2) Aqpa : Al Qaida en péninsule arabique

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