Les doigts dans le pot de mayo, la petite Anaïs dévore ses frites. La braderie vient à peine de débuter que Nadine de Rothschild passe à l'attaque. « L'ambassadrice du bon goût et du savoir-vivre à travers le monde », comme elle se présente, s'assied à côté de la petite fille et lui tend sa pince à moules. L'ustensile en plastique qu'elle lance à l'occasion de cette braderie ressemble plus à un gadget qu'à un couvert en argent. Anaïs n'est pas convaincue. Elle replonge ses petits doigts gras dans la barquette de frites. « Je suis du Nord : je suis née à Saint-Quentin [dans l'Aisne]. Je fais partie de la communauté des T'chi [comprenez Ch'ti]. Il fallait que je laisse une trace, un objet dans l'histoire du coin ! »
Persuadée de son succès, la baronne part à l'assaut du pavé. Au coin de la rue de Valmy, elle inspecte un plat à asperges. « Je possédais la plus belle collection au monde, que j'ai revendue chez Christie's pour une petite fortune. Celui-là n'est pas signé, c'est dommage ! » Sur sa chaise de jardin, le bradeux lève les yeux au ciel. Un peu plus loin, c'est la friterie Tof' qui attire son attention. Nadine sourit et se lance dans une démonstration. Dans la baraque, Maxime teste le concept de la pince : « C'est original », lâche-t-il dans un sourire circonspect. « Mais c'est l'objet du siècle vous voulez dire. Il pourrait être dessiné par Starck », rétorque-t-elle.
Avec ses lunettes Versace et son chapeau de paille, la baronne, 75 ans, s'engage boulevard de la Liberté. Un ghetto-blaster crache un rap inaudible, elle accélère le pas devant les vendeurs de fringues « sans originalité ». Entre deux kebabs, elle enjambe un tas de moules pour s'attabler à la terrasse du resto Le Maroc. Baise-main maladroit, le patron semble convaincu, le client est ferré. La baronne sort l'argument ultime. « Vous jouez au golf ? Laissez-moi votre carte. L'an prochain, je vous inviterai à venir jouer à Megève avec 150 grands chefs du monde entier. »