Au procès d'Abdelkader Merah, Bernard Squarcini reconnait «l'échec» des renseignements

PROCÈS Très attendu, l’ancien patron de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) est venu témoigner devant la cour d’assises spécialement composée de Paris…

Helene Sergent

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Bernard Squarcini, ex-patron de la DCRI, au tribunal de Paris, le 18 février 2014.

Bernard Squarcini, ex-patron de la DCRI, au tribunal de Paris, le 18 février 2014. — MEUNIER AURELIEN/SIPA

  • Abdelkader Merah est poursuivi pour «complicité d’assassinats» devant la cour d’assises spécialement composée de Paris.
  • Son frère cadet, Mohamed Merah, a tué 7 personnes à Toulouse et Montauban en mars 2012.
  • Abdelkader Merah encourt la peine de prison à perpétuité.

Il a failli ne pas se présenter. Finalement, « le squale » s’est montré. Ce jeudi, la cour d’assises spéciale de Paris chargée de juger Abdelkader Merah pour « complicité d’assassinats » a entendu l’ancien patron de la DCRI Bernard Squarcini.

Très attendu, l’ancien homme fort de la sarkozie avait adressé une lettre au président de la cour au début du procès. Placé sous statut de témoin assisté dans une procédure parallèle lancée par la famille Chennouf, l’ex-chef des renseignements avait fait valoir qu’il souhaitait réserver ses déclarations au juge chargé de cette enquête, avant de se raviser.

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Costume sombre, mallette à la main, l’homme de 62 ans a répondu aux questions des parties sur les éventuels « loupés » des services qu’il dirigeait au moment des tueries. Le témoignage en début de semaine du directeur régional de Toulouse avait suscité la colère des parties civiles, l’homme ayant mis en lumière plusieurs dysfonctionnements majeurs.

« C’est un échec »

« Il y a eu des retards, je suis un des premiers à l’évoquer, bien sûr que c’est un échec et à tous les niveaux. On en a tiré les conséquences », a reconnu à la barre le témoin. Longtemps, l’homme a usé de l’expression « loup solitaire » pour évoquer le profil du tueur au scooter, Mohamed Merah. « Dévoyée et détournée par les médias et les politiques », dénonce-t-il aujourd’hui. L’analyse qu’il a défendue face à la cour va désormais dans le sens de l’accusation : l’auteur des tueries de mars 2012 aurait bénéficié de soutiens.

« Pour moi (…) Mohamed Merah a été armé au niveau des bras et de la tête par Abdelkader bien sûr, par la fratrie, la famille mais également par des réseaux : celui d’Artigat [du nom d’une filière djihadiste basée en Ariège], d’Olivier Corel, celui des frères Clain mais on lui a aussi délivré un permis de tuer lors de son séjour dans les zones tribales pakistanaises », a développé Bernard Squarcini. Très calme, courtois, le témoin a longuement détaillé l’action de son service en amont et au moment des faits.

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« Pas prioritaire »

Fiché S depuis 2006, Mohamed Merah parvient à passer entre les mailles du filet lorsqu’il se rend en août 2011 au Pakistan pour se former au maniement des armes dans les zones tribales. Selon Squarcini, le comportement et le « modus operandi » du djihadiste ne « correspond en rien » à ce qu’ont l’habitude de traiter ses services. « Le dossier Merah n’avait pas été considéré de façon prioritaire à un niveau élevé (…) Il s’agit d’un individu davantage connu pour son aspect délinquant de droit commun mais qui s’endoctrine par la suite, qui dissimule et qui bénéfice d’un réseau important », plaide l’ex-patron des renseignements.

À deux reprises cette même année, Christian Balle-Andui chef de la division toulousaine formule une demande de « judiciarisation » à l’égard de Merah. Demande qui n’a jamais abouti. « Vous étiez au courant ? », interroge un avocat des parties civiles. « Non, je l’ai appris bien plus tard », reconnaît Squarcini. Puis viennent les tueries. Toulouse d’abord, Montauban ensuite. À la mort des militaires, le parquet local et la police judiciaire s’orientent dans un premier temps vers la piste de l’extrême droite.

La piste extrême droite

« Cette thèse moi ne me convient pas à ce moment-là. Je demande à saisir la direction régionale des renseignements de Toulouse, car la piste de l’extrême droite n’était pas du tout adaptée au moment (…) je suis l’un des premiers à penser à la mouvance islamiste », s’enorgueillit le fonctionnaire. Là encore, le chef des renseignements à Toulouse a avoué à la barre l’existence d’une note rédigée par son service après Montauban. Sur ce document, « 12 ou 13 noms » de suspects sont inscrits dont celui de Mohamed Merah.

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Squarcini confirme, « c’est moi qui ai demandé une liste avec cinq objectifs d’extrême droite et cinq islamistes radicaux. Je dis également à Toulouse d’aller voir le parquet de Montauban pour nous laisser accéder à la procédure judiciaire ce qui nous est refusé. Puis le 16 mars au soir, je demande à relocaliser Mohamed Merah ». Trop tard. Trois jours après, le jeune homme achèvera quatre personnes dont trois enfants devant le lycée juif de Toulouse, Ozar Hatorah.