Les fondateurs d'Apple, Steve Jobs (à droite) et Steve Wozniak, devant un Apple I.
Les fondateurs d'Apple, Steve Jobs (à droite) et Steve Wozniak, devant un Apple I. - APPLE

Philippe Berry

De notre correspondant à Los Angeles

Préambule: Steve Jobs a cofondé Apple en 1976. Après une visite chez Xerox en 1979, il adapte l'interface graphique et démocratise la souris avec le projet Lisa puis le Mac. Ecarté de l'entreprise, il fonde NeXT, qui développe ce qui deviendra Mac OS X. Il rachète également Pixar en 1986, qu'il revend à Disney en 2006. A son retour chez Apple en 1997, il lance l'iMac, puis l'iPod, iTunes, l'iTunes Store, l'iPhone, l'app store puis l'iPad. Au bord du dépôt de bilan il y a quinze ans, Apple est aujourd'hui la plus grande capitalisation boursière du monde.

 

Et s'il n'avait jamais existé? Le texte ci-dessous examine cette hypohtèse. Merci à Leander Kahney, ancien journaliste de Wired, rédacteur de CultofMac.com, ainsi qu'à Scott Steinberg, analyste de TechSavyGlobal, qui suit l'évolution de l'électronique grand public et vient de publier l'anthologie des jeux musicaux Music Game Rocks, d'avoir contribué à  la réalisation de cet article.

 

Le Monde sans Steve Jobs

 

Décembre 1979. Dans son laboratoire du Stanford research institute, Douglas Engelbart laisse échapper un soupir. Encore un prototype de souris qui vient de lâcher après deux semaines. Sa seule satisfaction? Ses disciples, des Judas partis au PARC de Xerox, ne font pas mieux, avec leur modèle qui coûte 300 dollars à fabriquer. «Interface graphique et interaction homme-machine.» Un joli titre pour un papier de recherche. Mais il en est persuadé, tous les ordinateurs se contrôleront de cette façon. Un jour.

 

1981. Derrière ses lunettes cerclées, Bill Gates sourit. L'accord avec IBM pour MS-DOS lui ouvre les portes de la gloire. Il n'a que 27 ans. Le Commodore 64 se vend certes bien, mais l'avenir appartient à un système d'exploitation évolué. Trois ans plus tard, l'industrie adopte massivement MS-DOS. Microsoft rentre en Bourse. Bill Gates fait la une de Fortune, accompagné d'un mot: «Milliardaire».

 

1986. Après avoir claqué la porte de Xerox, Robert Taylor, un ancien de DARPA, le labo de recherche de l'armée US, contacte Steve Wozniak, un ingénieur de génie, et fonde une startup baptisée Square. Le projet de PC tombe à l'eau, mais deux mois après la présentation de leur OS basé sur des fenêtres, Microsoft rachète l'entreprise. Impossible de dire non à 200 millions de dollars. Deux ans plus tard, Square 2.1 sort, accompagné d'une souris. Elle a deux boutons. Le duo démocratise le PC. De «personal computer» à «popular computer». Bill Gates est désigné homme de l'année et fait la couverture de Time Magazine. Un mot: «Visionnaire».

 

Le démantèlement de Microsoft

 

1990. Tim Berners Lee et Robert Cailliau créent le premier navigateur Web, qui tourne sur une station de travail Sun. Au même moment, Bill Gates présente un add-on à son OS: «Square for Pen computing». Il lance: «Le stylet est l'avenir de l'informatique.» John Lasseter, lui, se lasse du manque d'enthousiasme de George Lucas pour l'animation. Avec ses meilleurs graphistes, il part pour Disney. On lui promet une «autonomie totale».

 

Avec Square 95, Microsoft possède 93% du marché des PC grand public. Linux tente de séduire les entreprises mais le système ne décolle pas. Jacques Delors tape du poing sur la table. Jacques Chirac choisit la pomme comme emblème. «Microsoft abuse-t-il de sa position dominante pour contraindre les fabricants de PC à pré-installer son système?», demandent Les Echos du 22 juin 1995. John Lasseter s’engueule avec Disney, qui remanie le script de Toy Story pour séduire les plus jeunes. Peter Travers, dans le Rolling Stone de Noël, dénonce un sabotage artistique et réclame la démission de Michael Eisner. John Lasseter rejoint Steven Spielberg chez Dreamworks.

 

Du côté de la téléphonie, Nokia règne en maître. Seul Motorola parvient à protéger son marché américain. Palm remet le stylet à la mode avec son PDA. Capital y consacre sa une et annonce «la mort des secrétaires». Avec l'émergence des smartphones, Microsoft tente la même approche que sur PC et cherche à installer son OS mobile chez le maximum de partenaires.

 

1998. Verdict choc dans le procès «United States v. Microsoft». «Microsoft profite de sa position dominante pour étouffer la compétition», écrit le juge. Qui ordonne la scission du groupe en deux: d'un côté, son système d'exploitation Square; de l'autre, tous les autres logiciels, dont Office, Internet Explorer et Square Media Player. Après avoir perdu en appel, Microsoft doit s’exécuter. Les dirigeants sont forcés de choisir un camp. Il leur est interdit de posséder des actions dans les deux entreprises. Bill Gates conserve la tête de Microsoft, Steve Ballmer prend la direction de l'autre groupe, baptisé Office solutions, racheté par un fonds d'investissement. En Europe, le ministre du Commerce norvégien ironise. Selon lui, on est simplement passé «d'un monopole à deux monopoles.»

 

L'agonie de l'industrie du disque

 

1999. Les ventes de CD chutent de 20%, pour la 2e année consécutive. Sur RTL, Pascal Nègre, nouveau patron d'Universal Music, fulmine contre le MP3. «Piquer un CD à la FNAC ou télécharger sur Napster et Kazaa, c'est pareil. Et moi, les voleurs, je les veux en prison.» Un pionnier américain de l'offre légale à 99 cents, Ritmoteca.com, met la clé sous la porte quand la bulle Internet éclate. Les majors décident alors de lancer leurs propres boutiques. Sony propose des chansons à 3 dollars bourrées de DRM et s'étonne quand les ventes ne décollent pas. Creative, Rio, Archos et Sony se partagent le marché des baladeurs MP3. Face à la faiblesse de l'offre légale, le piratage explose. Lors du procès contre Napster, en 2000, Sean Parker s'adresse aux majors et hurle: «Vous ne le savez pas mais vous êtes déjà morts.»

 

2001. Microsoft présente un tablet-PC, en partenariat avec HP. Selon les experts, le stylet pourrait «enfin décoller». Amazon remet sur la table des chansons à 99 cents. Les négociations capotent. Selon une étude de GFK, le téléchargement illégal représente 80% de la musique en ligne en France. Après une longue bataille, la ministre de la Culture, Catherine Trautmann, finit par convaincre les ayant-droits de donner leur accord à la licence globale. Les FAI refusent d'augmenter leur prix de 5 euros pour tous les abonnés. Un compromis est trouvé: 9,99 euros uniquement payés par ceux qui souhaitent télécharger. Les mesures répressives restent en place pour les autres.

 

2002. La sortie du premier Blackberry secoue le marché des smartphones. Les ventes de Palm plongent. Microsoft a peur pour son business d'entreprise et Nokia commence à se dire qu'il n'est plus intouchable.

 

2005. La sortie de la Nintendo DS relance l'intérêt pour les écrans tactiles. Chez Microsoft, une réunion entre Bill Gates et Andy Wilson, du projet Surface, tourne mal. «Et si on tentait d'adapter l'interface à un téléphone», propose Wilson. «Des gros doigts sur un petit écran, c'est ce que tu suggères?», répond sèchement Gates. Malgré plusieurs modèles de HTC et Ericsson, les smartphones à stylet restent une niche. RIM, avec le BlackBerry, et Nokia avec ses claviers coulissants, écrasent la concurrence. Google rachète une startup baptisée Android.

 

2007. EMI dépose le bilan. Warner Bros songe à se séparer de sa division musique. Prises à la gorge, les majors acceptent les conditions d'Amazon et proposent des titres à 99 cents. Le géant du commerce, qui vient de sortir son Kindle, devient le 2e site le plus visité, derrière Google. La 3G permet au Web mobile de décoller. Mais chaque fabricant propose toujours son appstore minimaliste maison. Développer sur smartphone n'est pas rentable pour les programmeurs indépendants. Google rêve à une boutique universelle.

 

Le lent décollage des smartphones

2008. Google approche une douzaine de fabricants avec Android. Seuls HTC et Motorola signent, les autres préfèrent attendre. La popularité des Blackberry inquiète mais pas au point de prendre un risque avec Google. HTC tente un écran tactile accompagné d'un clavier. PC expert conclut sa critique par un cinglant «Le support du tactile est mal pensé. Google devrait arrêter de sortir des logiciels en version bêta». Le G1 fait un flop.

 

2009. Nokia, intrigué par les écrans tactiles, annonce un partenariat avec Intel pour l'OS Open Source MeeGo. Le Finlandais reste numéro 1 mais voit RIM grignoter des parts de marché. Android peine à décoller et se traîne derrière Microsoft. Les géants du PC, Dell, HP, Acer et Asus s'aventurent sur le terrain des smartphones. Microsoft sort son chéquier et signe des partenariats exclusifs. Les fabricants asiatiques sont à la peine. Flash est une plaie sur smartphone. Acheter une app, aussi. Dell et HP sont sous le feu des critiques sur les conditions de travail des ouvriers en Chine. Amazon possède 66% du marché de la musique en ligne.

 

2011. Grâce à ses partenariat, Microsoft est désormais sur les talons de RIM. Mais Nokia bluffe tout le monde avec son N9, le premier smartphone 100% tactile sous MeeGo. Wired salue «la victoire de l'open source et l'entrée dans l'ère du toucher». Le jour de sa sortie, même les Finlandais font la queue pour repartir avec le précieux gadget. Il se murmure que le système pourrait bientôt équiper des tablettes. Le Wall Street Journal n'est pas convaincu. L'article conclut: «Entre les PC et les smartphones, a-t-on vraiment besoin d'une tablette?»