Facebook cette semaine, Google quotidiennement: le débat autour du respect de la vie privée et d’Internet s’enflamme un peu plus chaque jour. Liberté fondamentale à défendre pour certains, concept archaïque à redéfinir pour d’autres, cette vie privée est bousculée par les nouvelles technologies. Internet, caméras de surveillance, puces RFID, biométrie... Nous sommes (et seront de plus en plus) scannés, mesurés, traqués. Avec, rampant dans le coin le plus noir de notre inconscient collectif, le cauchemar orwellien de Big Brother.
20minutes.fr a voulu prendre un peu de hauteur sur le sujet et s’est longuement entretenu avec David Brin. Scientifique de haut vol, auteur majeur de la science-fiction américaine moderne, il a également écrit le très sérieux «Transparent Society» dans lequel il se penche sur notre société et son avenir. Selon lui, une société sous surveillance peut paradoxalement offrir davantage de libertés. A condition que les citoyens puissent «sousveiller» celui qui les surveillent. Entretien en apesanteur.
Le réseau social Facebook a modifié discrètement ses conditions d’utilisation (avant de faire marche arrière), expliquant en substance avoir un droit absolu, total et sans limite de temps sur les données des utilisateurs. Beaucoup crient au viol de leur vie privée. D’autres estiment que cette dernière n’existe plus. Qui a raison?
Un peu tout le monde et un peu personne. Facebook propose un service, et même s’il est gratuit, ses utilisateurs sont en droit d’attendre une communication claire sur qui contrôle quoi. En attendant qu’un concurrent offre une alternative plus transparente mais tout aussi attractive, la réaction la plus humaine est l’indignation. Mais le concept de vie privée tel que nous le connaissons a sérieusement besoin d’être redéfini pour s’adapter à notre environnement, dans lequel la quantité des donnés personnelles stockées double chaque année, et les caméras de surveillance dans les lieux publics se multiplient et se miniaturisent.
Une pensée répandue consiste cependant à dire, «soit, cette technologie de surveillance est acceptable tant que nous vivons en démocratie». Mais qu’arrive-t-il si elle est utilisée avec de mauvaises intentions, si un Hilter dispose tout à coup d’un gigantesque fichier d’empreintes génétiques?
Une transparence totale, à double sens, est la meilleure protection contre la montée d’un régime fasciste. Dans une telle situation, la seule solution pour un leader mal intentionné serait de laver le cerveau des citoyens et de réussir à les persuader qu’il veut leur bien. C’est plus compliqué à réaliser qu’il n’y parait. Le problème, c’est qu’actuellement nous sommes dans un état intermédiaire. Il y a encore beaucoup d’opacité. Obama essaie d’apporter du changement du côté du gouvernement avec davantage de rapports rendus publics. Mais on vit globalement avec le sentiment «on nous cache tout, on nous dit rien». Commencer par rendre public «qui possède quoi» dans le monde de la finance serait un bon premier pas. Quant à la technologie, son accès à tous sera la meilleure protection contre les abus. Assez rapidement, nous disposerons par exemple de petits mécanismes capables de nous avertir «attention, ici il y a des caméras».
Vous êtes régulièrement invité à des conférences pour parler du futur. Quels changements majeurs voyez-vous à un horizon d’une dizaine d’années?
Le cerveau humain a la capacité de reconnaître/mémoriser de 2.000 à 10.000 visages. C’est assez limitant dans le monde d’aujourd’hui. Mais assez rapidement, nous pourrons disposer par exemple de lunettes avec une caméra intégrée. On se promènera et elles pourront reconnaître n’importe quelle personne ou n’importe quel lieu. D’un clic ou d’un ordre subvocal, vous afficherez des informations sur le musée devant lequel vous êtes ou le businessman auquel vous allez serrer la main. Nous vivrons dans une réalité augmentée et connectée où l’information circulera librement. Paradoxalement, la conséquence de tout ça sera «un retour au village». Si nous faisons les bons choix, pas un village communiste où la rumeur nous terrorise et nous asservit, mais ce petit village dans lequel on connaît ses voisins, au moins de réputation et où l’on s’entraide. Mais rien de pourra se faire si l’on cède à la panique et interdit par exemple tout mécanisme de reconnaissance faciale. Il faut faire preuve de courage et accepter de prendre des risques. Notre liberté est à ce prix.