• Le Web Summit, la plus grande conférence européenne dédiée à l’innovation et aux nouvelles technologies, est organisée du 6 au 9 novembre à Lisbonne.
  • 1.200 conférenciers et 60.000 visiteurs sont attendus pendant ces trois jours.
  • L’intelligence artificielle était au cœur des discussions pendant ces trois jours.

L’intelligence artificielle est au cœur de nombreux débats ces derniers mois. Est-elle dangereuse ? Va-t-elle voler nos boulots ? A l’occasion du Web Summit de Lisbonne, la conférence internationale sur les nouvelles technologies où toutes les grandes figures du monde de l’innovation se déplacent, nous avons pu discuter longuement de toutes ces questions avec Werner Vogels, directeur de la Technologie Amazon.com. Et pour lui, il n’y a pas de doute, l’intelligence artificielle n’est pas la monstruosité décrite par la science-fiction. Entretien.

Quelles sont les ambitions d’Amazon sur le plan de l’intelligence artificielle ?

D’abord, je tiens à préciser que l’IA n’est pas la chose terrifiante que l’on voit dans les films. Comme pour toute technologie, vous devez vous assurer que vous l’utilisez de la bonne façon. Je prends toujours cet exemple : grâce aux usines d’acier, on produit des fournitures pour les hôpitaux qui permettent de sauver la vie d’un enfant, mais on fabrique aussi des armes à feu. C’est à l’homme d’en faire bon usage. Les dangers de l’IA reposent sur la manière dont l’homme va l’utiliser. Chez amazon.com, nous utilisons l’IA, ou ce que l’on appelle le machine learning, depuis une vingtaine d’années. Lorsque vous naviguez sur amazon.com ou amazon.fr, vous vous exposez à énormément d’intelligence artificielle : les recommandations, les offres similaires. Chaque fois qu’on interagit avec le consommateur.

>> A lire aussi : On croisera peut-être les réplicants de «Blade Runner» en 2049, certainement pas en 2019

De quelle manière concrètement ?

Grosso modo, avec le machine learning, vous prenez les données du passé et vous faites des prédictions. Si vous tapez cette recherche, nous cherchons à vous aider : « Vous recherchez probablement cela ». Ce lecteur DVD, peut-être devriez-vous regarder celui-ci également que d’autres personnes ont acheté en tapant la même requête. Cela n’a rien d’effrayant et nous l’utilisons depuis de nombreuses années déjà. Prenez par exemple Netflix, 75 % des films regardés sur la plateforme sont choisis grâce aux recommandations. Comment fait-on ? On regarde ce que vous avez regardé dans le passé, comment les gens qui vous ressemblent ont regardé des films dans le passé, et on fait des recommandations.

On parle surtout du deep learning, ou apprentissage profond, en ce moment.

Le deep learning, c’est une autre histoire. Il a vraiment émergé il y a 3 ou 4 ans, principalement grâce au cloud computing. Nous avons vu naître des machines spécialisées à très grandes échelles associées à des plateformes de logiciels. Nous pouvons faire une analyse plus rapide sur des données plus complexes. Par exemple, Alexa, le langage, le traitement d’informations, la reconnaissance vocale, le traitement de vidéos, le traitement d’images, toutes ces choses deviennent possible parce que nous avons des plateformes d’apprentissage plus profondes. Mais, en réalité, c’est la même chose. Le logiciel ne peut pas reconnaître un zèbre si on ne lui a pas dit à quoi ressemble un zèbre.

Un peu comme un enfant ?

Non, un enfant va être capable de prendre ses propres décisions après un certain temps. Il va finir par se dire : « Cette chose qui a quatre pattes et qui fait du bruit, ça doit être un animal ». Avec l’apprentissage supervisé, comme on le nomme, vous continuez à expliquer à la machine ce qu’elle voit et, éventuellement, elle finit par faire le lien.

Que peut-on attendre des assistants intelligents dans le futur ?

Alexa n’est pas seulement une assistante, elle apporte autre chose, des interfaces numériques plus naturelles. Jusqu’ici, toutes les interfaces de nos systèmes numériques étaient identiques : l’écran, le clavier, la souris. Et ceci, en raison de la capacité des machines, pas parce que c’est notre manière naturelle de communiquer. Avec Alexa, c’est la première étape. Avec le deep learning, nous sommes capables de développer une reconnaissance vocale très précise. Et pas seulement Alexa. A l’extérieur de Manille dans les Philippines, un institut national de recherche sur le riz a conçu un système pour conseiller les petits agriculteurs. Mais, personne ne l’utilisait parce que personne, parmi ces agriculteurs, ne possédait d’ordinateur ou de smartphone. Au mieux, ils avaient un vieux Nokia ou une cabine téléphonique dans leur village. L’institut a repensé le système et lui a installé une interface vocale. Maintenant, les agriculteurs peuvent appeler, décrire leur terre, le système conseille : « Voici combien d’engrais vous devez mettre, vous devez acheter telle quantité, vous devez vous en servir de telle manière ».

>> A lire aussi : On a cherché un amoureux à Alexa, l’assistant vocal intelligent d’Amazon

L’intelligence artificielle, pour l’instant, a du mal avec le sens commun, à réagir comme le ferait un humain pendant une discussion.

Elle progresse énormément. Ce domaine est très jeune. Il y a deux ans, Alexa n’était pas aussi performante qu’aujourd’hui. Disons qu’Alexa est faite de quatre composants. Vous enregistrez la voix, elle est envoyée dans le cloud Amazon Web Service (AWS), il traduit les sons en mots, et le traitement du langage naturel cherche à comprendre ce que l’humain vient de dire.

Le langage n’est-il pas pré-écrit ?

Ce qu’on essaye de faire avec Alexa, c’est trouver la bonne compétence. Par exemple, à 20 Minutes, vous avez développé une compétence pour l’information avec Alexa. Quand quelqu’un dit « S’il te plaît, lis-moi les informations », ce n’est pas parce que le langage d’Alexa est déjà scripté. Vous pourriez dire : « Hey Domino’s pizza, envoie-moi cette pizza ». Ce n’est pas pré-écrit, elle peut détecter ce que vous voulez. Elle va exécuter la compétence en fonction de ce que l’homme lui a dit. Nous atteignons un point où les gens vont pouvoir être plus vague dans leur manière de s’exprimer. La machine répondra par une question. Par exemple, une mère avec un bébé malade qui hurle, n’a pas envie d’écrire ce qu’elle recherche, elle veut parler à haute voix. Et la machine lui répondra : « A-t-il de la fièvre ? » Ca devient plus interactif et ça existe déjà. Vous pouvez déjà demander au métro londonien : « Dis-moi quel train va dans cette direction ? » Et la machine répond : « Vous préférez prendre telle ligne ou telle autre ligne » ? Tout cela est possible avec le traitement de la voix et le traitement de la vidéo à échelle.

Avec ce que vous décrivez, l’intelligence artificielle ne s’approche-t-elle pas de ce qu’on peut voir dans les films ?

Nous devons quand même construire un système qui va avec. Nous pouvons faire du traitement audio, mais nous devons en faire quelque chose. Que voulez-vous faire, réparer votre voiture ? Engie, client d’Amazon Web Service, est en train de créer toutes ses données pour conseiller ses clients. Si vous faites telle chose à telle heure, votre facture sera moins chère. Un certains nombre d’entreprises d’énergie évoluent toutes vers l’analyse des données. « Un soir, vous vous couchez en tant qu’industrie, le lendemain matin, vous vous réveillez en entreprise de logiciel et d’analyse de données », a dit le président de General Electrics. GE construit des IRM, des scanners, mais l’entreprise évolue vers l’analyse et les logiciels pour développer des meilleures machines et aider ses clients.

De quelle manière l’intelligence artificielle va-t-elle changer notre société et nos comportements ?

L’intelligence artificielle, et spécialement le machine learning, aura un impact dans de nombreux domaines, et surtout celui de la santé. Par exemple, Philips Healthcare a créé un système qui croisent les données de différents patients en hôpitaux. Les attentes avec ce type de systèmes, c’est d’être capable de soigner des maladies que l’on n’a jamais réussi à soigner jusqu’à présent. Dans le passé, les scanners et les IRM étaient archivés ou filmés au lieu d’être digitalisés. Maintenant, c’est digitalisé et l’intelligence artificielle assiste le radiologue à prendre des décisions. C’est tel type de tumeur, tel type de blessure. Elle ne va pas remplacer les hommes mais elle va les accompagner dans leur travail comme jamais cela avait été possible auparavant.

>> A lire aussi : «Dans le futur, seuls les gens très intelligents et très doués trouveront du travail»

Avec autant de données, n’existe-t-il pas un problème de sécurité ?

La question de la sécurité est notre premier défi. Beaucoup de nos clients rejoignent le cloud AWS pour des raisons de sécurité. Si vous regardez ces derniers mois, tous les piratages ont pénétré des systèmes qui n’auraient jamais dû être en ligne. Beaucoup d’entreprises viennent sur le cloud AWS car la sécurité que nous assurons est bien supérieure. Nous investissons énormément sur cette question.

Quels sont les avantages du cloud ?

La façon dont vous y êtes protégés. Sans oublier ses avantages classiques, le fait de ne plus avoir besoin d’investir pour les infrastructures dont vous avez besoin, si vous ne pouvez pas prévoir l’usage que vous en aurez. En France, quand les gens dorment, ils n’achètent pas. Maintenant, vous pouvez utiliser des serveurs quand vous en avez besoin et les rendre quand vous ne les utilisez plus. Si je dois prévoir les besoins d’Amazon France, j’achèterais beaucoup plus de serveurs pour prévoir la période de Noël et 75 % du temps, ils resteraient vides. Avec le cloud AWS, je paye pour ce que j’utilise.

Pourrait-on imaginer que, dans le futur, le cloud soit utilisé comme dans l’épisode de « San Junipero » de Black Mirror. Brancher nos cerveaux avant de mourir et vivre éternellement dans une réalité virtuelle ?

Vous avez de l’imagination. Beaucoup de gens parlent du cerveau, des interfaces digitales. De nombreux chercheurs travaillent sur cette question. Je maintiens, la première application de ces technologies concernera le domaine de la santé. Aider les aveugles à voir à nouveau, les implants pour les enfants sourds, toutes ces choses ont des interactions numériques avec le cerveau. Ou construire des membres artificiels. Nous allons plutôt aider à soigner ou augmenter ceux qui ont des handicaps que vivre éternellement. Et puis, ce serait inquiétant, nous ne sommes pas bâtis pour vivre éternellement. Ne serait-ce pas ennuyeux ? Aujourd’hui, nous devons travailler dur pour avoir une vie agréable, parce que tout ça peut s’arrêter. Mais si ça ne s’arrête pas, vous pourriez dire : « non je le ferai peut-être la prochaine décennie ».