Ultra-droite: Comment Logan Alexandre Nisin s’est autoradicalisé devant son écran d’ordinateur

RADICALITE Le jeune Logan Alexandre Nisin, soupçonné d’avoir préparé un attentat contre plusieurs responsables politiques, était très actif sur Internet…

Olivier Philippe-Viela

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L'ultra-droite a son propre écosystème (illustration).

L'ultra-droite a son propre écosystème (illustration). — GRANIER DEFERRE CAPUCINE / SIPA

  • L’homme de 21 ans interpellé en juin, qui projettait des attentats contre plusieurs responsables politiques, était passé par plusieurs groupes d’extrême-droite.
  • Il tenait une page Facebook à la gloire du tueur norvégien Anders Breivik.
  • Plusieurs sites et forums influencent les plus radicaux de ces militants.

Logan Alexandre Nisin, 21 ans, originaire de Vitrolles, dans les Bouches-du-Rhône. « Chaudronnier intérimaire, célibataire solitaire », écrit Le Monde. Et suspect de multiples projets d’attentat contre des mosquées et des responsables politiques, Jean-Luc Mélenchon et Christophe Castaner. Logan Alexandre Nisin avait été interpellé et mis en examen en juin 2017. Dix autres personnes ont été placées en garde à vue ( une a été levée depuis) mardi 17 octobre dans le cadre de cette enquête.

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À 16 ans, Logan avait entamé un parcours de militant d’extrême droite. Aux Jeunesses nationalistes d’abord, dissoutes au moment de la mort de l’antifa Clément Méric, en 2013. Il gère par la suite, pendant quelques mois, le site Web du Mouvement populaire nouvelle aurore (MPNA), déclinaison française du parti néonazi grec Aube dorée. Puis vient l’Action française (AF), groupe royaliste que le jeune homme a fréquenté pendant un an et demi.

Le mouvement a tenu à prendre ses distances avec les agissements de leur ancien membre. « Il n’avait aucune responsabilité, indique à 20 Minutes Antoine Berth, porte-parole de l’Action française. C’était un militant lambda, à l’essai. » Chez les descendants intellectuels de Charles Maurras, théoricien du nationalisme intégral et de l’antisémitisme d’Etat, le jeune militant en quête de radicalité et d’actions concrètes était marginal.

« Il jugeait l’Action française trop politique, consensuelle, pas assez extrême »

Au sein de l’AF, on préfère disserter en groupe qu’envisager des attentats, « on est à 10.000 années-lumière de personnes capables de commettre des actions de ce genre », insiste le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite et de l’Action française notamment. Le directeur de l’Observatoire des radicalités politiques ajoute que « gravitant autour de ce groupe, Logan ne pouvait pas y trouver ce qu’il cherchait ». Par la suite, il deviendra militant du Front national le temps de la campagne présidentielle, un sympathisant vite déçu encore une fois du manque de radicalité au FN, avant son interpellation en juin dernier.

« Nous ne sommes pas une annexe de l’hôpital Sainte-Anne. Tous les groupes politiques peuvent attirer des profils déséquilibrés. » Le secrétaire général de l’Action française, François Bel-Ker, a organisé une conférence de presse jeudi soir, s’indignant de certaines approximations dans les médias, et de la demande de Jean-Luc Mélenchon de fermer l’antenne marseillaise du mouvement, celle que fréquentait Logan.

François Bel Ker, secrétaire national de l'Action française, le 19 octobre 2017 à Paris.
François Bel Ker, secrétaire national de l'Action française, le 19 octobre 2017 à Paris. - OPV/20Minutes

« Il jugeait l’AF trop politique, trop consensuelle, pas assez extrême dans l’action », a expliqué François Bel-Ker quand on lui demandait les raisons du départ de ce militant. Autre description du bonhomme : « Blessures intérieures profondes, un léger handicap physique qui aurait généré une victimisation, et par la suite un besoin de reconnaissance, d’où son culte pour Breivik. » Anders Breivik justement. Logan avait sa page Facebook à la gloire du Norvégien (« un meurtrier », insiste l’Action française) sur laquelle il posait, en décembre 2016, avec son fusil à pompe Baikal calibre 12, raconte Le Monde.

« La crainte, c’est un individu isolé, déséquilibré, surtout des jeunes qui veulent de l’action »

Antoine Berth n’évite pas la question sur l’activisme en ligne : « Notre chef de section à Marseille nous avait avertis, il lui avait demandé d’arrêter avec ses pages pro-Breivik. C’est ce qui l’a poussé à partir de lui-même. »

Une Action française insuffisamment dans l’action, selon Logan, profil-type du jeune en déshérence idéologique, de ceux qui inquiètent le plus les services de renseignement du côté de l’extrême droite. « La crainte, c’est un individu isolé un peu déséquilibré, surtout des jeunes qui veulent de l’action. Les autres on commence à les connaître, ce sont des groupes bien identifiés, pas très nombreux, qui partent parfois s’entraîner à manipuler des armes en Pologne et ou autres pays de l’Est », explique Jérôme Gigou, secrétaire national du syndicat Vigie.

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En juillet 2016 paraissait dans les médias un extrait de l’audition de Patrick Calvar, ex-patron de la DGSI déclarant redouter « une confrontation entre l’ultra-droite et le monde musulman - pas les islamistes mais bien le monde musulman ». Le spécialiste des droites radicales et chercheur au CNRS Stéphane François rapportait alors à 20 Minutes ses doutes sur une action coordonnée de la branche la plus radicale de cette ultra-droite : « Il y a beaucoup de bras cassés là-dedans. Sur les 5.000 membres au maximum, moins de 10 % seraient prêts à passer à l’action. Dans leur globalité ils sont inoffensifs. Toutefois, individuellement, il y en a toujours un qui est prêt pour un passage à l’acte violent. Cela peut être une ratonnade, un nouveau Breivik… »

Radicalisation en ligne

Comment des jeunes se retrouvent dans une spirale où même l’extrême droite traditionnelle ne leur semble plus assez radicale ? « Le profil type est à la fois exalté, assez seul, en recherche à un moment donné d’une sorte de famille de substitution dans un groupe existant », décrit Jean-Yves Camus. « Pas des intellectuels, pas des théoriciens, des gens avant tout dans une attitude réactive face aux attentats islamistes, qui se disent qu’il n’y a pas de solution politique, que la seule possibilité est de l’ordre de la violence idéologique », poursuit le chercheur.

Aucune des dix autres personnes interpellées mardi n’est ou n’a été membre de l’AF. « Ils n’avaient pas l’air très entraînés. Selon le ministère de l’Intérieur, ils étaient incapables de remilitariser leurs armes. On reste à un niveau extrêmement virtuel », ajoute Jean-Yves Camus. Virtuel, car l’essentiel de cette radicalisation se déroule en ligne.

L’autre jeune homme interpellé en juin, 23 ans, « psychologiquement instable », voulait « tuer Macron » lors du défilé du 14-juillet. Il l’avait écrit sur un forum de Jeuxvideo.com, où il avait également cherché à se procurer une kalachnikov. Logan était également connu sur le forum 18-25, l’un des repaires de jeunes militants de l’ultra-droite.

Capture d'écran d'une discussion sur un forum Jeuxvideo.com.
Capture d'écran d'une discussion sur un forum Jeuxvideo.com. - Jeuxvideo.com
Capture d'écran d'une discussion sur un forum Jeuxvideo.com.
Capture d'écran d'une discussion sur un forum Jeuxvideo.com. - Jeuxvideo.com

Sur Internet, Logan était hyperactif. Il y avait cette page, supprimée depuis, en hommage à Anders Breivik. Des messages de soutien à toutes sortes de causes nationalistes, rapporte Le Monde. Un pseudo, Klausbraun13, le prénom pour Klaus Barbie, le nom pour Eva Braun, épouse d’Hitler, le nombre pour son département. Et surtout l’influence de l’alt-right américaine, au moment où Donald Trump s’apprêtait à conquérir la Maison blanche.

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Fan de Pepe The Frog

Jean-Yves Camus insiste sur le fait que la « fachosphère » n’est pas exactement le pendant francophone de l’alt-right (uniquement cantonnée au Web, contrairement à sa cousine américaine). Mais Logan y a trouvé ses sources d’inspiration, comme Pepe The Frog, grenouille anthropomorphe récupérée par les plus extrêmes des soutiens de Donald Trump. L’animal a traversé l’Atlantique, on le retrouvait dans les bras de Marion Maréchal-Le Pen au printemps 2017, dans des photos-montages sur Reddit, autre plate-forme adorée par l’ultra-droite. Tristan Mendès-France, enseignant au Celsa et spécialiste des nouveaux usages du numérique, confirme « qu’une bonne partie de l’ultra-droite française singe ce qu’il se fait aux Etats-Unis ».

La grenouille blasée est désormais affichée sur des tee-shirts vendus par FdeSouche, l’un des principaux sites de la fachosphère, ou « réinfosphère ». Tristan Mendès-France et Rudy Reichstadt, politologue et fondateur de Conspiracy Watch, citent auprès de 20 Minutes plusieurs influences et lieux de rencontres de la droite la plus radicalement identitaire (à différencier de la mouvance d’Alain Soral).

  • Les sites les plus courants, comme FdeSouche donc, ainsi que TVLibertés ou OJIM, mais aussi RT.
  • Des figures comme le Britannique très versé dans la théorie du complot Paul Joseph Watson, 730.000 abonnés sur Twitter, son mentor américain Alex Jones, ou, en France, l’ancien du GRECE et ex-président de Radio Courtoisie Henry de Lesquen, devenu un véritable mème dans ces réseaux. Le « phénomène » Lesquen est d’ailleurs révélateur de la mentalité très adolescente de ces militants, précise Tristan Mendès-France : « Ils copient le succès de l’infotainment et jouent sur des codes de la culture Web, tout ça pour mixer trollage, nihilisme, provocation et véritable charge idéologique ».
  • Des forums, certains déjà évoqués, comme Reddit et le 18-25 ans de Jeuxvideo.com (« le plus fort relais de Lesquen »), mais également 4Chan et le logiciel Discord, également abondement utilisé par les jeunes Insoumis. Autre réseau en vogue, qui commence à faire son trou parmi les nationalistes français, le service Gab, « un Twitter alternatif » dont l’emblème est une grenouille, fondé en 2016 par Andrew Torba, proche de l’alt-right qui déplorait que les réseaux sociaux en situation de monopole soient « de tendance politique de gauche ». Gab, banni de l’AppStore à cause de son contenu, utilise un nom de domaine de l’île d’Anguilla, territoire britannique dans les Caraïbes qui héberge - virtuellement - nombre d’entreprises informatiques. « Ils ont la particularité d’être très souvent en avance et complètement à l’aise avec la culture Web », ajoute Tristan Mendès-France pour expliquer les méthodes de l’ultra-droite en ligne.
  • Enfin, surtout, les réseaux sociaux les plus connus, comme Facebook et Twitter, « l’Himalaya de la propagande, les lieux privilégiés du militantisme, ceux qui permettent de s’autoradicaliser avec le phénomène des bulles filtrantes », décrit l’enseignant du Celsa.

« Ceux qui s’orientent vers une activité radicale sont effectivement déçus par les groupes qu’ils ont côtoyés. Souvent ils ont une colonne vertébrale idéologique assez faible », dit Jean-Yves Camus. Dans le cas de Logan, le Web a servi à son auto-radicalisation devant un écran d’ordinateur. Le Monde cite quelques phrases lâchées par le jeune homme dans ses premières heures de garde à vue fin juin : « Anders Breivik était contre le multiculturalisme, il a donné sa vie pour ses idées, il a toute ma sympathie », clamait-il d’abord. Puis il assurait vouloir « arrêter tout ça », car « la seule issue, quand il y a un attentat, c’est la prison ou la mort ».