Interview Google (et gogol): «Si tu regardes les recherches Google, c’est comme si tu ouvrais le crâne de la planète»

INTERVIEW Pour les 20 ans du dépôt de nom de Google, « 20 Minutes » a interviewé Josselin Bordat, cofondateur de Brain Magazine et auteur de « Comment devenir un ninja gratuitement »…

Laure Beaudonnet

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Capture requêtes Google

Capture requêtes Google — Google

Il y a tout juste vingt ans, le 15 septembre 1997, le nom de domaine « Google » était enregistré. A l’origine, le nom de la filiale d’Alphabet devait être « Googol » (Gogol, en français), comme le terme informatique 10 puissance 100. Une faute de frappe et deux décennies plus tard, Google est devenu le moteur de recherche le plus utilisé du monde. Pour l’occasion, on ne pouvait pas faire l’impasse sur une interview gogol digne de ce nom.

On a choisi de discuter avec Josselin Bordat, cofondateur de Brain Magazine et auteur du tumblr et du livre éponyme Comment devenir un ninja gratuitement (J’ai Lu). Le titre « Comment devenir un ninja gratuitement » est rapidement devenu un mème pour désigner toutes les occurrences les plus invraisemblables recherchées sur le moteur de recherche. On a tout naturellement décidé de s’adresser à lui comme on s’adresserait à Google et de lui poser les questions -hautement intelligentes- les plus tapées sur le Web.

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Comment ? (recherché 165.000 fois dans le mois en France selon SEM Rush)

Bah ouais, comment ! Déjà, c’est le premier mot du bouquin. C’est l’un des trucs les plus tapés et ce n’est pas étonnant. On utilise tous Google à la manière d’une standardiste qui aurait une réponse à tous nos problèmes, c’est fascinant. Si on a un kyste on va sur Google, si on veut savoir comment faire revenir l’être aimé en moins de 24 heures, on va sur Google. « Comment » traduit le fait que tout le monde traite Google comme une sorte d’oracle qui aurait réponse à tout. Et en même, ça traduit notre angoisse.

Quand on est tout seul, devant son ordi, avec personne qui nous regarde, on tape les trucs les plus personnels

Comment faire l’amour ? (recherché 74.000 fois)

Pour moi le principe est simple, dès qu’une chose est interdite, mystérieuse, ou taboue dans la vraie vie, tu la retrouves en numéro un dans les requêtes. Typiquement, tout ce qui a trait à la sexualité, toutes les choses qui sont soumises à la censure, les gens vont les chercher en premier. Evidemment le sexe. Dans « comment faire l’amour », ça part d’une angoisse presque existentielle. J’imagine que tous les jeunes, alors qu’on se parle, sont en train de taper ça.

Comment maigrir ? (recherché 33.100 fois)

Je vois des gens confrontés à des injonctions sociales : il faut que ton corps soit comme ci, il faut que tu te comportes comme ça. Ils n’ont pas forcément les réponses et ils utilisent Google comme une sorte de manuel général. Comment se comporter, comment bien se conformer à ce qu’on attend de moi. Les gens qui sont toute la journée sur des sites qui montrent Miley Cyrus, c’est normal, s’ils se trouvent gros. La requête part d’une angoisse et de questions sur soi. On voit bien qu’on a un rapport intime avec Google ou avec le moteur de recherche. Quand on est tout seul, devant son ordi, avec personne qui nous regarde, on tape les trucs les plus personnels, l’image qu’on a de nous-même.

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Comment faire un CV ? (recherché 14.800 fois)

On présente souvent la technologie comme quelque chose de désincarné. En fait, on a tous un rapport très intime avec elle. Je ne sais pas quel est l’âge moyen des personnes qui tapent ça, je fais l’hypothèse que ce sont plutôt des jeunes. Ce qui est intéressant quand on lit beaucoup de requêtes, c’est qu’on voit des fossés générationnels. Je vois des gens qui, manifestement, ne connaissent rien à Internet et tapent des choses comme s’il y avait une standardiste qui allait leur répondre au téléphone. J’en avais vu une comme ça : « J’ai laissé le gaz ouvert, que dois-je faire ? » J’imaginais que c’était une petite mamie toute seule chez elle, ce n’est peut-être pas le cas, mais tu vois la différence de compréhension générationnelle de ce qu’est l’hypertexte, de comment marche Google. « Comment faire un CV », là, pour le coup, c’est une requête où il y a énormément de réponses et, il y a un vrai business de la requête. Plus quelque chose est tapé dans Google, plus il a de la valeur commerciale. « Comment faire un CV », il y a une économie entière, j’en suis persuadé.

Et en général, les gens veulent du sexe gratuitement. C’est plutôt ça le délire

Comment devenir riche ? (recherché 9.900 fois)

Tout ce qui est difficile paraît plus facile si tu demandes à Google. Il y a tout un chapitre dans Comment devenir ninja gratuitement sur les carrières professionnelles. Tu trouves, par exemple, « Comment devenir une pute en dix étapes ». Il y a vraiment toutes les carrières professionnelles. Je ne sais pas comment devenir riche, mais j’ai remarqué une chose : les gens veulent à la fois beaucoup d’argent et beaucoup de choses gratuites. Comme si Google allait te permettre d’avoir une sorte de corne d’abondance. C’est pour ça que j’ai mis dans le bouquin « gratuitement » parce que ça revenait tout le temps. Et en général, les gens veulent du sexe gratuitement. C’est plutôt ça le délire.

Comment faire un rubik’s cube 3x3 ? (recherché 9.900 fois)

Je n’y ai jamais joué. Ce qui est marrant avec le rubik’s cube, c’est que les requêtes marchent comme un cerveau humain. On est capable de zapper entre des choses complètement hétérogènes, une seconde t’es en train de penser au sens de la vie, tu tapes « suis-je mort », c’est une vraie requête, et puis « ah tiens, je vais jouer au rubik’s cube, tiens »… Il y a vraiment ce côté un peu kaléidoscope des recherches.

Comment se casser le poignet ?

C’est évidemment des gens qui ne veulent pas aller en EPS. Ce qui me passionne, ce sont les trucs chelous : une requête adressée à Google devient poétique. Pour moi, « comment se casser le poignet », si tu laisses de côté ce que ça veut dire, ça t’emmène dans des trucs incroyables de créativité. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que tous les êtres humains, comme une espèce de cerveau mondial, produisent des énoncés. C’est le rêve des surréalistes et de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle]. C’est pour ça que je voulais en faire un bouquin. On a tous un smartphone, on a tous un ordinateur… Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire qu’autant de gens produisent des énoncés aussi drôles, bizarres, marrants, violents, qui disent autant de choses sur ce qu’on est. C’est ce qui se rapproche le plus au flux de la pensée de l’espèce humaine à un moment M. Si tu regardes Google Analytics, c’est comme si tu ouvrais le crâne de la planète. Nous, on est tous des neurones, on produit tous des requêtes toute la journée. C’est complètement fascinant.