SOCIETE – Interview de Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste...
Chatter pendant des heures avec un Gégé rencontré sur Meetic, faire l’amour par avatars interposés dans l’univers virtuel «Second Life», téléphoner au répondeur de son amoureux: autant d’expériences qui se multiplient à l’ère des nouvelles technologies.
Internet, les téléphones portables et les sites de réseaux sociaux comme Facebook ou Myspace «bouleversent les codes relationnels et les manières d’être ensemble», écrit Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, auteur de
«Virtuel, mon amour». Interview.
Qu’est-ce que les nouvelles technologies changent aux relations amoureuses?
Elles permettent d’interagir avec quelqu’un sans que sa présence physique soit nécessaire. Avant, soit l’autre était présent et on pouvait se parler, soit il était absent et la communication était coupée. Ce régime a disparu, au point qu’aujourd’hui, on entend sur les répondeurs cette phrase paradoxale, «Bonjour, je ne suis pas là», qui met celui qui téléphone dans la situation de parler à un absent.
Pourquoi la question «t’es où?» revient-elle souvent au cours d’une conversation téléphonique?
Le problème des nouvelles technologies, c’est que vous pouvez faire autre chose (faire les courses, prendre un apéro avec des amis) en même temps que vous dites à votre amoureux/se «je pense à toi» par téléphone. D’où le besoin de demander «t’es où?» ainsi que «tu fais quoi?», «tu es seul?» ou même «est-ce que tu m’entends?» qui signifie en fait «est-ce que tu m’écoutes?». De ce fait, on peut avoir davantage de conversations parallèles et beaucoup plus de vies successives et de partenaires. A son époque, Dom Juan passait son temps à courir parce qu’il devait aller physiquement parler à chacune de ses soupirantes. S’il avait eu un téléphone portable, il aurait pu avoir les mêmes conversations, mais depuis son fauteuil!
Aux Etats-Unis est apparu le concept de «bigamie virtuelle» depuis qu’un homme — marié dans la vraie vie — s’est marié sur le Web avec un avatar, et ce, à l’insu de sa femme…
Ce concept de «bigamie virtuelle» est un prolongement des règles de la vie réelle, or coucher avec un avatar, est-ce tromper sa femme? Internet est un troisième monde, qui n’est ni imaginaire car il y a de véritables interactions, ni réel car il n’y a ni faux ni vrai. Je ne sais pas s’il faille calquer les règles de l’univers réel sur le virtuel. Dans le virtuel, il ne peut y avoir d’authentification. Par exemple, dans la réalité, ceux qui s’inventent une fausse vie en assurant qu’ils sont chefs d’entreprise alors qu’ils sont chômeurs, c’est souvent par escroquerie. Or sur le Net, les gens disent ce qu’ils ne sont pas. Pourtant, multiplier les identités numériques en se faisant
passer pour une femme quand on est un homme, en ouvrant plusieurs blogs, en créant plusieurs comptes de messagerie, cela ne veut pas dire que l’on veut manipuler ceux à qui l’on parle sous ces diverses identités, mais c’est plutôt une façon de mieux se trouver.
Vous dites que l’on caresse sa souris et son clavier de téléphone, et qu’à terme, ces outils pourraient avoir des revêtements tactiles, peut-être en peau?
Aujourd’hui, on se sert des machines pour se connecter à ses amis et ses relations amoureuses. Ce sont des intermédiaires. Néanmoins, on ne parvient pas toujours à joindre ses contacts, parfois indisponibles, parfois déconnectés des messageries instantanées. Il ne faut donc plus compter sur l’humain pour éviter la solitude. Pour compenser, on va se tourner vers les machines qui vont passer du rôle d’intermédiaires à celui d’interlocuteurs à part entière. Quand on joue sur son ordinateur ou sur son téléphone, on interagit avec sa machine. D’ailleurs, on la tient par la main comme on tiendrait la main de quelqu’un. Nos futures histoires d’amour seront avec nos téléphones et nos écrans. C’est inévitable.
Recueilli par Alice Antheaume
A lire: «Virtuel, mon amour/ Penser, aimer, souffrir à l’ère des nouvelles technologies», de Serge Tisseron, ed. Albin Michel, 17 euros.