Nous sommes hyper-connectés, mais «il n’y a plus de "vraie vie" à laquelle revenir»

INTERVIEW Entre la consommation compulsive de technologie et le retour en arrière, quelle troisième voie? Pamela Pavliscak, anthropologue du numérique, cherche les contours d’une «technologie positive du futur»…

Annabelle Laurent

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Black Mirror

Black Mirror — Netflix

On dort moins, et moins bien. Notre capacité de concentration décroît. Nos centaines d’amis ne nous empêchent pas de nous sentir étrangement seuls. Et tout serait de leur faute: celle des écrans, smartphones, réseaux sociaux… A moins qu’il soit temps de faire entendre un autre discours sur la technologie, plus optimiste. C’est la mission que se donne Pamela Pavliscak, une consultante et chercheuse américaine qui se décrit comme une «anthropologue du numérique».

Son objectif: définir les contours d’une «technologie positive du futur», et conseiller les développeurs afin que les services, sites, applis que nous utilisons tous les jours soient créés avec davantage d’ «intelligence émotionnelle».

Son parcours est presque celui d’une repentie: pendant 15 ans, persuadée que la «technologie pouvait changer le monde», elle travaille pour des clients désireux de mieux connaître les usages numériques de leurs cibles. Comment faciliter l’achat en ligne d’une carte de crédit, d’une réservation de billet d’avion, ou le visionnage d’une série?

A force de les observer, et de récolter de plus en plus de témoignages d’internautes frustrés, ou pris par la culpabilité d’être trop «accros», sa perception évolue. Mais afin de contrer la flopée d’études alarmistes, elle décide de s’intéresser aux conditions dans lesquelles la technologie est source de bien-être. De «bonheur», dit-elle-même. A l’américaine. 20 Minutes l’a rencontrée.

Qu’est ce qu’une anthropologue du numérique?

J’ai commencé en 2013 à conduire des entretiens, chez les gens, dans la tradition de l’anthropologie. Je leur demandais - et demande toujours - de tenir pour moi des sortes de journaux intimes en ligne: ils notent ce qui leur procure ou non de la satisfaction sur les réseaux sociaux et dans leur vie en ligne de façon plus générale. Ce qui est très intéressant car beaucoup de leurs expériences sont ambivalentes. Quelqu’un va noter qu’il s’est senti mal en parcourant son fil Facebook, en y découvrant toutes ces choses formidables qui arrivent aux autres et se sentant exclu ou abandonné, mais il se réjouira parallèlement d’avoir renoué des liens avec un ami qu’il avait perdu de vue et auquel il a écrit à l’occasion de son anniversaire signalé par Facebook… Au fur et à mesure, j’ai dégagé plusieurs sources de bien-être dans la vie numérique des personnes sondées: la créativité est très importante, qu’il s’agisse de créer une playlist, écrire une critique sur Amazon ou contribuer à un article sur Wikipédia…. Le fait de participer au bien commun (en finançant un projet de crowd-funding comme sur Kickstarter, en signant une pétition…) également. Celui de construire des interactions qui relèvent de l’intime aussi. 

Ces sources de bien-être ne sont-elles pas écrasées par le sentiment très répandu d’être «accro» à son smartphone, dépassé par les sollicitations permanentes, et dans la satisfaction immédiate d’un like ou d’une notification, mais peu dans la satisfaction durable?

Cela tient à la façon dont on a créé les sites et applis actuels, en s’inspirant de la pensée du comportementaliste Skinner [considéré comme l’un des psychologues les plus importants du XXe siècle] et de modèles extrêmement populaires dans le milieu. A l’instar du modèle «Hooked» (la bible des développeurs, signée Nir Eyal) qui veut qu’avec une récompense, l’utilisateur reviendra encore et encore. C’est le but des notifications ou de l’actualisation permanente de notre fil d’actualités. Les réseaux sociaux ont été créés pour maximiser l’engagement, qui va déterminer la pub donc la monétisation. C’est pour cela que les gens sentent qu’ils ne contrôlent plus rien : ce n’est pas qu’ils manquent de volonté, c’est que cette volonté a été réduite à néant par le design. Au lieu de penser uniquement dans le court terme, il faut se demander quels sont les autres objectifs à avoir: quel type de relation tel ou tel site vous permet-il de nouer, que pouvez-vous y faire pour le bien commun? 

(Pamela Pavliscak en conférence TED fin décembre)

Vous partagez donc le constat de Tristan Harris, l’ex-ingénieur de Google qui avec son label «Time Well Spent» appelle le milieu à la responsabilité et à cesser de nous «voler notre temps»…

Je suis d’accord avec lui sur l’essentiel. Mais je ne pense pas qu’il existe de mauvaises fonctionnalités en elles-mêmes. Tout dépend des usages. Il pense que le «scroll» infini est une mauvaise chose. Pour lui les stories de Snapchat sont pensées pour être addictives. J’ai parlé à beaucoup de gens que cela rend très heureux. Ce qu’il faut à mon sens, c’est créer un univers dans lequel les gens sont conscients de ce que dans quoi ils s’embarquent. Les gens sont créatifs, intelligents, drôles, et bizarres, ils vont dans tous les sens, et vont faire des choses que l’on n’anticipe pas: c’est que j’observe en tant que chercheuse depuis 15 ans. Sur Amazon, une bouteille de lait est devenue la muse de centaines de poètes amateurs: comment vouliez-vous qu’Amazon anticipe ça?

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Vous parlez de bien-être et de bonheur tandis qu’il se concentre sur le temps perdu.

Je ne crois pas que la technologie soit encore une question de temps et de productivité. C’est pour moi une vision un peu dépassée que de penser «je veux récupérer mon temps dans la vraie vie». Cette vraie vie n’existe plus. Et j’ai bien peur qu’en fait, ce ne soit pas un problème! Ma fille joue avec sa poupée et avec une poupée sur iPad et pour elle c’est la même chose…

Mais nos interactions virtuelles ne viennent-elles pas prendre le dessus au point de nous faire éviter les «vraies » conversations et réduire notre empathie, comme le pense l’anthropologue et psychologue Sherry Turkle (Seuls ensemble, 2015)?

Les conversations en face-à-face sont très importantes mais je pense qu’il y a une valeur inestimable dans les conversations que les gens peuvent avoir en ligne, et que peuvent s’y jouer une grande créativité et une grande gaieté. La communication des adolescents sur les réseaux sociaux, la façon dont ils jonglent avec les supports, s’en emparent pour partager des choses différentes, est tellement sophistiquée! Et positive, la plupart du temps. Je n’oublie pas la réalité du cyber-harcèlement, mais j’ai un scoop: les ados ne sont pas cruels les uns envers les autres que sur Internet… Nous avons des interactions riches, profondes, épanouissantes dans nos vies en ligne. Et le virtuel n’enlève pas forcément quelque chose, il ajoute une dimension.

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Vous ne croyez donc pas en l’idée de digital detox, de plus en plus populaire depuis quelques années?

La digital detox peut vous apaiser pendant une soirée, un dîner en famille, une nuit, mais le problème est qu’aujourd’hui, même une balade à la campagne va être hantée par le digital: sans téléphone, les gens ne cessent de se dire que c’est tellement dommage, ils auraient tant aimé prendre ceci ou cela en photo et le partager avec un tel, ça leur aurait fait tellement plaisir. On ne peut pas revenir 30 ans en arrière. Je suis convaincue qu’il faut avancer avec la technologie, pas contre elle. 

Are You Lost In The World Like Me, un clip de Moby signé de l'illustrateur Steve Cutts
Are You Lost In The World Like Me, un clip de Moby signé de l'illustrateur Steve Cutts - Steve Cutts

La question de notre rapport intime à la technologie ne va faire que s’intensifier avec l’arrivée massive des assistants personnels – la grande tendance du CES 2017 – sans parler de la réalité virtuelle, des robots de compagnie, etc…

Certains pensent qu’avec la disparition progressive des écrans et l’arrivée massive des assistants à commande vocale dans nos maisons et dans nos vies, nous serons moins scotchés à nos téléphones et tout sera résolu. J’en doute. Car nous aurons exactement la même approche de la technologie: ce pourrait même être encore pire, les gens pourraient s’attacher aux robots, aux assistants personnels comme Siri ou Alexa. Il faut que cette réflexion sur le bien-être et la technologie prenne de l’ampleur. Nous avons encore beaucoup de choses à apprendre. Dans le monde de la tech, il y a cette tendance à se dire que chaque innovation est positive et va tout résoudre. De l’autre côté, vous avez des séries comme Black Mirror qui dépeignent un monde dystopique où les robots nous envahissent.


La science-fiction n’a jamais choisi de montrer autre chose que le négatif. On en arrive à un double discours où c’est soit génial, soit la fin du monde. Bien sûr, la dernière chose que nous voulons est un monde de réalité augmentée qui jouerait sur nos faiblesses et la mesure de nos émotions pour nous assommer de pubs, avec une appli qui se dirait «oh elle fait des insomnies, proposons lui des somnifères». Il faut trouver l’entre-deux, car il n’y a plus de «vraie vie» à laquelle on pourrait revenir, la transformation est irréversible. Donc comment trouver une technologie qui amplifie notre humanité? Pour tous ceux qui travaillent dans le secteur aujourd’hui, c’est LA question à résoudre.