« C’est comme si un fast-food voulait nous apprendre à bien manger, ça n’a aucun sens », ironise Bertrand Solère, rédacteur en chef du magazine pornographique La Voix du X, interrogé par 20minutes. Dans son viseur : Pornhub. Le site qui diffuse gratuitement des vidéos à caractère pornographique vient de lancer une toute nouvelle plateforme d’information et d’éducation à la sexualité. Pornhub sexual wellness center, qui signifie littéralement « le centre de bien-être sexuel Pornhub ». Un site très propre, aux teintes bleues et aux illustrations toutes mimis, loin des images hardes et explicites de la première page du numéro 1 du porno sur Internet. Cette nouvelle virginité fait grincer des dents, à commencer par les professionnels du milieu.

Pour Thierry Bonnard, directeur de la communication de Jacquie et Michel, interviewé par 20Minutes le site français de vidéos pornographiques, « c’est encore une opération com’ pour faire parler d’eux, plus que pour s’occuper de la sécurité ou la sexualité des gens ». « C’est assez fou que ce site, qui donne accès à des milliers de vidéos sans vérifier l’âge des utilisateurs, soit à l’origine de cette initiative. Ils font ça pour redorer leur image », ajoute-t-il, excédé par ceux qui lui font de la concurrence déloyale en publiant des milliers de vidéos gratuitement.

« Une suite logique dans l’évolution du porno »

Un avis nuancé. Selon Patrick Baudry, professeur de sociologie à l’université de Bordeaux Montaigne, Pornhub n’a pas besoin de ce coup de com’pour gagner de l’argent. « Cette plateforme c’est une suite logique dans l’évolution du porno », explique-t-il à 20Minutes. « Depuis les années 90, la pornographie se veut pédagogique. Dans leurs discours, les producteurs de films par exemple disent 'aider les gens'. Certaines personnes ont des idées ou des fantasmes et se rendent compte qu’ils ne sont pas étranges, d’autres personnes les ont aussi », justifie l’auteur de L’addiction à l’image porno (Ed. Le Manuscrit).

>> A lire aussi : Les conseils d'un ancien addict pour s'en sortir

Pornhub sexual wellness center se présente en effet comme un site pédagogique. Le lecteur a un choix très large de sujets écrits par des sexologues. On découvre ainsi ce qu’est une circoncision, ou encore quelles sont les meilleures positions à adopter lorsque l’on est lesbienne. Le tout, avec des liens Wikipédia sur des mots comme « scrotum » et « prépuce ». « Un contenu bien pauvre », du point de vue de Tina Karr, coach en relation de couple et conférencière, interrogée par 20Minutes. « Cela se veut éducatif, donc pour des jeunes, mais ce n’est même pas accrocheur. On dirait le blog d’une gamine », ajoute-t-elle.

Le dernier site de Pornhub propose des articles variés
Le dernier site de Pornhub propose des articles variés - Capture d'écran Pornhub

Une stratégie commerciale

Cette Canadienne qui a fait de son cheval de bataille le « comment apprendre aux gens à s’aimer en dehors du porno », dénonce une stratégie commerciale du géant. « S’ils avaient vraiment voulu aider les gens, ils auraient donné un autre nom au site, rétorque-t-elle. En le cherchant, on tombe sur le site officiel de Pornhub ». En effet, entre pornhub.com, le site d’origine et pornhub.com/sex/, la nouvelle plateforme, il n’y a qu’un pas. « En plus il n’y a aucun lien clair pour accéder à Pornhub sexual wellness center », ajoute Tina Karr. En bas de la plateforme éducative, en revanche, il y a bien un lien pour accéder directement au site de vidéos porno…

Autre ironie tout à fait assumée par Pornhub : c’est donc un site de pornographie qui va se charger de nous apprendre à bien faire l’amour ou à comprendre notre sexualité. Un joli pied-de-nez, quand on sait que beaucoup de sexologues dénoncent la mauvaise influence du porno dans les relations de couple. Michelle Boiron, reçoit des couples dont l’homme est addict à la pornographie. Selon la sexologue, ces vidéos représentent des images crues, virtuelles qui agissent sur les circuits de l’excitation. « Le rituel de l’homme qui regarde du porno n’est pas celui de l’homme actif qui chasse mais celui d’un homme qui assis sur son canapé « mate » des images et qui a comme seule action une masturbation compulsive […] L’homme devient passif, l’idée d’affronter une relation sexuelle avec parfois l’anticipation de l’échec : soit de sa capacité à la faire jouir soit pour lui d’aller au bout de l’acte ne le motive pas », explique-t-elle à 20Minutes.

Le sens et la technique

Pour Jacques Waynberg, directeur de l’institut de sexologie, ce nouveau site soulève même un problème de fond. « Encore une fois on parle de technique. Ce qui compte pour une sexualité ce n’est pas seulement de savoir comment on fait une fellation, c’est le sens que l’on donne à cette sexualité. Pour être un bon conducteur, il ne suffit pas de connaître le Code de la route, mais aussi d’être poli par exemple », conclut-il pour 20minutes.

Mots-clés :