Comment Daesh utilise les réseaux sociaux pour la traite humaine

TERRORISME Le conseil de sécurité de l'ONU publie un rapport sur l'esclavage sexuel organisé par Daesh via les réseaux sociaux...

Oihana Gabriel

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Jinan, une victime du groupe Etat islamique (Daesh), le 31 août 2015 à Paris.

Jinan, une victime du groupe Etat islamique (Daesh), le 31 août 2015 à Paris. — Alain Jocard/AFP

Recruter des combattants via Twitter ou Facebook. C’est une technique connue et répandue dans les rangs de Daesh. Mais les réseaux sociaux jouent également un rôle important dans la traite humaine organisée par le mouvement djihadiste. Au point que le Conseil de sécurité de l’ONU s’est penché sur ce trafic humain de grande ampleur :le rapport « Combattre le trafic humain dans un conflit. 10 idées pour agir », de septembre 2016, alerte sur l’ampleur de cet esclavage sexuel et propose quelques pistes pour lutter contre la traite humaine.

Une stratégie globale

Le conseil de sécurité de l’ONU pointe une nouvelle tendance dans la traite humaine depuis l’émergence de Daesh et de Boko Haram : « Ils défendent l’esclavage des femmes et des enfants non comme une méthode clandestine, mais avec une stratégie et une organisation connue ». Selon le rapport, « la différence avec Daesh, c’est que la traite humaine n’est plus un moyen pour obtenir une main-d’œuvre gratuite, mais une méthode pour dégrader, déplacer et assujettir des populations civiles ciblées. Mais c’est également un argument pour recruter. »

Comment Daesh recrute des esclaves ?

Dans une étude de mars 2016, Scelles, fondation contre la traite aux fins d’exploitation sexuelle estime à 800 femmes européennes, dont 200 Françaises, devenues esclaves sexuelles de Daesh. « Les réseaux sociaux sont extrêmement éloquents sur la stratégie de séduction des femmes et des combattants, souligne Yves Charpenel, directeur de la fondation et Premier avocat général à la Cour de Cassation. Ils séduisent ces jeunes femmes par un discours féministe : "ton pays te traite mal en tant que femme et que musulmane". On leur passe des images de mères épanouies. En réalité, elles sont offertes aux combattants de Daesh et subissent entre 15 à 20 « mariages » par jour. On est encore dans le leurre religieux : on vous « marie »… mais vous divorcez toutes les 15 minutes. Une fois épuisées, Daesh les revend lors de ventes aux enchères virtuelles. On a repéré par exemple une enfant de 8 ans vendue pour 4.000 dollars sur Twitter. Elles sont achetées par des réseaux de prostitution libanais notamment. Il y a deux ans, on s’est rendu compte que dans les maisons de prostitution du Moyen Orient, les Ukrainiennes avaient disparu : les filières d’approvisionnement venaient de changer. » Quant aux femmes yézidies, une minorité kurde, cible privilégiée du groupe terroriste, ces centaines sont enlevées, mariées de force et violées. Déjà en décembre 2014, Amnesty International alertait sur cette situation et relayait le témoignage de Randa, 16 ans, mariée de force à un combattant de Daesh et rescapée. Le récent rapport de l’ONU assure que la majorité de ces esclaves sexuelles font aujourd’hui partie de la communauté yézidie.

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Les réseaux sociaux ont-ils changé leur politique ?

Un rapport publié le 25 juillet 2016 par une commission du Parlement britannique pointe la passivité de Facebook, Google et Twitter. « Actuellement l’essentiel du trafic d’êtres humains notamment se fait via les réseaux sociaux, appuie Yves Charpenel. On peut acheter un lance-roquettes comme une femme. Les fournisseurs d’accès assurent agir contre les contenus inappropriés. Pour le moment, on n’en a pas vu les effets. Daesh, c’est un vrai réseau international dont beaucoup de membres sont originaires d’Europe donc connaissent le marketing, la mentalité, les outils. » Difficile de lutter contre ce trafic arguent les responsables des réseaux sociaux notamment parce que les échanges entre utilisateurs de WhatsApp sont totalement cryptés. D’autant que « le groupe a compris que tout le monde tirait profit de la connaissance qu’ils donnaient d’eux-mêmes, il est en train de changer ses réseaux sociaux en passant par exemple par Télégram », ajoute l’avocat. Une application notamment utilisée par l’un des terroristes qui a assassiné le prêtre Jacques Hamel fin juillet à Saint-Etienne-du-Rouvray.

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L’esclavage sexuel différent entre Boko Haram et Daesh

Daesh mise sur les réseaux sociaux alors que Boko Haram utilise des moyens plus traditionnels : rapt et ventes aux enchères dans les villages. Et cet esclavage sexuel représente un pactole pour ces groupes terroristes. « Pour Boko Haram, la majorité des revenus vient de la prostitution, précise Yves Charpenel. Pour Daesh, c’est plus idéologique que financier. Cela leur coûte de l’argent de les faire venir, de les entretenir. Mais leur objectif est surtout de plaire à leurs guerriers. »

Quelles pistes pour lutter contre la traite humaine ?

Au-delà d’un travail de nettoyage des réseaux sociaux, en amont, l’objectif de Scelles est de « rendre visible ce phénomène pour que les personnes à qui on promet un mariage avec l’émir aux yeux verts sachent que le voyage se termine dans une maison de passe », synthétise Yves Charpenel. De son côté, le rapport de l’ONU pointe différentes pistes. Tout d’abord pour mieux soigner les victimes de cette traite humaine. Par exemple, en déclinant des informations de prévention et une hotline ou une application d’aide sur les réseaux sociaux. Mais les rescapées restent très rares. L’ONU souligne aussi l’importance de campagnes d’information sur Daesh sur les réseaux sociaux et de limiter le recrutement en ligne.