Les bureaux de l'application française Happn, du côté des développeurs.
Les bureaux de l'application française Happn, du côté des développeurs. - Happn

« Je ne suis pas là pour dire aux gens qu’ils vont s’aimer. On ne vend pas l’amour, nous ! ». Didier Rappaport a le sens de la formule. Depuis un coin de l’open-space encore bien fourni en cette matinée de fin juillet, le co-fondateur d’Happn nous annonce, jovial, le tout dernier chiffre : cinq millions d’utilisateurs, de Paris à Sydney, en passant par New York et Buenos Aires. Et la courbe est exponentielle : « On a mis dix mois à faire un million, et maintenant on fait presque un million par mois ». Autrement dit : une start-up française qui va bien, très bien.

(1/5) Il y a 20 ans, Match.com lançait l’ère des sites de rencontre

(3/5) «Modern Romance», le best-seller qui vous dit pourquoi vous n'avez pas trouvé l'amour 

(4/5) Mettez-vous au group dating 

(5/5) Sites de rencontre: Plus de raisons d’avoir honte, vraiment? 

20 Minutes a rendu visite à son équipe, installée rue du Sentier à Paris. Tandis que dans les rues alentour ou à 15.000km de là, les « crushs » se font, qui sont ceux qui en tirent les ficelles ?

L’open-space d’Happn (côté "business", versus la partie technique de la photo d’illustration).

« Retrouvez qui vous croisez »

Il faut croire que l’intuition de Didier Rappaport, 60 ans, déjà co-fondateur de Dailymotion, était la bonne. Il y a quelques années, à Anthony et Fabien Cohen, deux frères jumeaux qui le sollicitaient pour investir dans Whoozer, une application aux ambitions de réseau social de proximité, il avait répondu : « Partons plutôt sur un modèle de dating. »

Les deux frères avaient des doutes. « Trop concurrentiel, nous explique Anthony Cohen. Et à l’époque le dating nous faisait sans doute un peu peur ».

Ils se laissent convaincre, et en janvier 2014, alors que la flamme orange de Tinder (50 millions d’utilisateurs) règne en maître sur le marché des applications, Happn est lancé.

Avec un concept différent, résumé par un slogan : « Retrouvez qui vous croisez ». L’idée de départ : ce (tte) bel (le) inconnu(e) dont vous avez croisé le regard dans la rue, à une terrasse ou en achetant vos tomates sans oser lui parler, n’a – miracle, magie de l’Internet - pas disparu(e). Vous ouvrez l’application, qui vous présente sous la forme d’un flux de photos (à l’inverse du « swipe » de Tinder) les profils des personnes que vous venez de croiser, entre un et 500m… et tada, le (la) voici. Sauf qu’évidemment, les chances sont minimes pour qu’il ou elle ait également l’application. Didier Rappaport le concède, mais ajoute qu’« avec la multiplication des utilisateurs, cette phrase commence à prendre du sens. »

Dans les faits, l’application peut surtout permettre de rencontrer une personne présente au même événement que soi (un concert, un bar…), ou son voisin (si vous avez croisé 28 fois un profil en une semaine, une déduction est possible). Pour le reste, si et seulement si l’intérêt est réciproque – mais le signifier de façon spontanée est gratuit pour les femmes et payant pour les hommes- les deux personnes peuvent se parler, et convenir d’un éventuel « date ».

Didier Rappaport, co-fondateur de Dailymotion et Happn.

Cœur avec les doigts ?

Mais du coup, ce n’est pas « vendre l’amour », ça ? Autour de nous, un open-space classique de start-up, aux couleurs de l’application, rempli de jeunes qui vont et viennent de salles de réunion vitrées, leur MacBook sous le bras.

Pas de canapé rouge en forme de cœur ni d’étalage de photos de mariage comme dans les bureaux de Match.com, certes, mais un cœur bien visible : celui de l’icône de l’appli, à côté du nom affiché en grosses lettres de feutre fixées au mur. « On laisse le cœur parce qu’on reste une ‘dating app’», rétorque le fondateur, inspiré par une nouvelle formule : « On n’est pas romantique, on est poétique : on réintroduit le hasard de la rencontre. »

A contrario « des vieux modèles qui vous ont fait croire pendant 20 ans qu’un algorithme pouvait vous faire rencontrer l’amour ». « Je ne crois pas aux cases qu’on coche », lance l’entrepreneur. Plutôt à la sérendipité, et à une histoire de « cercle invisible », qui « fait qu’être abordé est vécu comme une agression. On a juste créé un outil pour faciliter la rencontre ».

« Que ce soit pour trouver l’amour ou pour un coup d’un soir, c’est à l’utilisateur de décider », renchérit Anthony Cohen. La première option a primé pour une certaine Simona, dont Didier Rappaport nous fait lire un mail reçu dans la nuit. Un récit touchant de sa rencontre avec son futur mari. Des mails de remerciements de cet acabit, reçus « en permanence », dit-il, « c’est magnifique », mais pas question de s’en faire l’écho comme Meetic le fait avec ses « belles histoires ».

Le logo d’Happn, à l’entrée.

« Mes parents n’ont rien compris »

« Coïncidence, destin, surprise… C’est le wording qu’on aime bien utiliser » : Dans l’une des salles de réunion, celle où trône au mur une carte du monde punaisée à chaque nouvelle ville conquise, Marie, la porte-parole d’Happn à l’internationale forme Thévi, nouvelle arrivée, à l’« identité » de l’appli, présentation à l’appui évoquant la « cible idéale : hyperconnectée, hédoniste, trendy, 20/35 ans. »

Comme elle, les jeunes – sur les 40 personnes, la majorité « a autour de 27-29 ans » -avaient d’abord l’envie d’intégrer une start-up (en plein boom, c’est encore mieux), dans le digital. Le dating, c’est en bonus. Pas un seul sur 40 ne vient de l’industrie du dating. Ils en étaient plus ou moins consommateurs, comme Eva, 27 ans, responsable de l’acquisition des nouveaux marchés en Amérique Latine et Espagne, qui était « sur Adopte un mec et ce type de sites parce que c’était la mode : c’est presque du lifestyle ». Une parfaite RP improvisée : « C’est notre génération. Je fais tout avec mon portable, donc serrer en se servant d’une appli, ça me paraît aussi normal que d’écouter de la musique ».

L’évidence frappe souvent moins l’entourage, comme les parents de Marie qui « n’ont encore RIEN compris » à son boulot. Elle les cite : « C’est comme Meetic ? Mais QUI va sur ses choses là ? ». Un progrès par rapport au grand-père, « persuadé que [je] bosse pour une sorte de Minitel rose. »

« Conscience professionnelle oblige », les 40 sont en tout cas tous sur Happn. Mêmes les personnes mariées, rares (4 sur 40), comme Axel 27 ans, qui l’utilise en mode « mixte ». « On s’y parle entre collègues, je croise mes potes et je leur envoie de la musique ».

Trois employés d’Happn.

Vers l’infini et au-delà… de Tinder ?

De la musique, puisqu’Happn s’est allié en juin à Spotify. « D’autres fonctionnalités vont venir enrichir l’application », promet Didier Rappaport, qui confirme par ailleurs qu’une levée de fonds, après celle de huit millions de dollars en décembre dernier, aura lieu « très bientôt ».

Pour augmenter les ressources, du native advertising sera intégré à l’appli en 2016, ce qui ne devrait pas ravir les utilisateurs, toutefois « récompensés » par les marques.

En attendant, les hommes continuent de payer les « charmes » envoyés aux femmes… En quel honneur, au fait ? Un hommage au 19ème siècle ? « On s’est inspiré du fonctionnement classique dans le dating », explique Anthony Cohen. « On a lancé ça de manière traditionnelle, on n’a pas réfléchi », concède Didier Rappaport qui dit le regretter à l’étranger, où des journalistes le « chahutent ».

« On est indécis. Mais les gens n’aiment pas le changement, et comme on est concentrés sur la croissance… ». Celle-ci semble bien partie. De quoi conforter encore le choix de Jonathan, développeur Android (donc roi sur le marché du travail), que l’on croise à notre sortie : « Il y a un an, j’avais deux offres : une appli de dating et une autre qui gérait des places de parking ». A priori : bon choix.

Mots-clés :