Un gel des dépenses annonciateur d'un plan de rigueur?

DECRYPTAGE François Fillon a annoncé jeudi le gel des dépenses de l'Etat en valeur pendant trois ans. Et il annonce même que ces dépenses baisseront de 10% d’ici à 2013. Au-delà des chiffres bruts, 20minutes.fr fait le point avec Mathieu Plane, économiste à l’OFCE, le centre de recherche en économie de Science-Po.

Maud Pierron

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François Fillon, le 23 mars 2010 à l'Assemblée Nationale.

François Fillon, le 23 mars 2010 à l'Assemblée Nationale. — P.VERDY/AFP

Les dépenses de l’Etat, c’est quoi?
«Seulement 35% des dépenses publiques», rappelle Mathieu Plane, économiste à l’OFCE. Ce sont les frais de fonctionnement de l’Etat, ce qui recouvre les dépenses liées à la Fonction publique, mais aussi les aides et les niches fiscales. Restent les 65% qui englobent notamment la protection sociale et les collectivités locales. Attention, l’objectif du gouvernement de réduire le déficit à 3% du PIB se base sur le total des dépenses publiques et non sur les seules dépenses de l’Etat, note l’économiste.

L’inflation n’est plus prise en compte
Les dépenses de l’Etat sont gelées «en valeur» pour les trois années à venir, a annoncé François Fillon. C’est une nouveauté. «Historiquement, les dépenses de l’Etat augmentaient avec l’inflation», rappelle Mathieu Plane. Prenons l’exemple d’un budget de 300 milliards d’euros en 2010, avec une inflation à 2%. L’année suivante, il augmenterait de 6 milliards. «D’après mes calculs, avec une inflation de 1,6% par an, cela ferait une économie de quatre à cinq milliards d’euros par an». Donc un gain de 12 à 15 milliards pour le gouvernement.

Les fonctionnaires premiers visés
Il y a deux postes principaux dans le budget de l’Etat, dont celui des fonctionnaires. «On peut jouer sur deux leviers: leur emploi et leur salaire», note Mathieu Plane. Effectivement François Fillon a annoncé que le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite serait la norme. «Quant aux salaires, l’Etat peut jouer sur l’indice de revalorisation, ce qui pourra se traduire pour certains par un gel des salaires et donc une perte du pouvoir d’achat», résume l’économiste de l’OFCE.

Des coupes à prévoir dans les dépenses d’intervention
«Déjà, les fonctionnaires, cela ne va pas être simple, mais couper dans ces dépenses, ça promet d’être très compliqué», annonce l’économiste de l’OFCE. Et pour cause, ces dépenses d’intervention recouvrent les aides économiques (pour le logement, etc.), les aides à l’emploi (les contrats aidés, etc.) et les aides sociales. «Le contexte actuel est très dégradé d’un point de vue social, la tendance naturelle de ces aides seraient donc à la hausse». La mesure est donc jugée risquée par l’économiste. «Toutes ces aides sont un matelas pour lutter contre la crise, si on les retire, le chômage et la précarité vont augmenter». Impossible pour l’instant de savoir quelles aides seront coupées, François Fillon n’a parlé que d’un «réexamen». «A ce niveau, il n’y aura pas d’économie faciles», prévient Mathieu Plane.

Réduire les niches fiscales, fausse bonne idée
François Fillon parle d’une économie de 5 milliards d’euros d’ici à 2013 sur des niches fiscales qui représentent au total 70 milliards d’euros. «Cinq milliards, se serait déjà pas mal. On pense souvent, à tort, que ces niches sont un trésor caché. Or, nombre d’entre elles sont des incitations à l’investissement», note Mathieu Plane. Par exemple, le crédit d’impôt en faveur de «l’équipement vert» représente 2,6 milliards d’euros par an.

Un plan d’austérité peut en cacher un autre

D’après Mathieu Plane, ce gel des dépenses de fonctionnement de l’Etat annonce un futur plan d’austérité bien plus large. «On n’y coupera pas, si l’objectif annoncé à Bruxelles est tenu. Pour retomber à un déficit public à 3% du PIB, il faut trouver 100 milliards d’euros en trois ans», souligne-t-il. Et pour trouver cet argent, il faudra toucher aux 65% restant des dépenses de l’Etat, c'est-à-dire à la Protection sociale et aux Collectivités locales, déjà très endettées. Cela pourrait se traduire par moins de remboursement des soins de santé ou des allocations chômages moins importantes. «On ne va pas y échapper, c’est le début de la rigueur».

Une cure de rigueur qui comporte des risques
Mathieu Plane estime que «le diagnostic est mauvais»: les mesures prises, notamment les réductions des dépenses d’intervention, montrent que le gouvernement pense que la France est sortie de la crise.  «Si on était dans un cycle de croissance, avec une baisse du chômage, ces mesures seraient tout à fait envisageables», estime-t-il. Il pointe également le problème d’envisager la réduction des déficits par le seul prisme des dépenses publiques, sans parler des impôts. L’autre «erreur» c’est de «réduire les déficit publics avant même d’avoir retrouvé la croissance, au risque de la tuer dans l’oeuf». Une politique menée par l’Union européenne dans son ensemble. Aux Etats-Unis, souligne-t-il, le pari inverse a été fait: privilégier l’emploi par rapport aux déficits. Résultat: «Avec une politique économique trop austère, on n’est pas à l’abri d’une nouvelle politique de récession en 2011».