POLITIQUE - L'emploi du mot «coupables» par le président de la République ne passe pas, à gauche comme à droite...
Lapsus révélateur ou petite phrase préparée à l’avance? Le débat fait rage après les propos du président de la République mercredi soir.
Interrogé sur le procès Clearstream, Nicolas Sarkozy a lâché qu’«au bout de deux ans d'enquête, deux juges indépendants ont estimé que les coupables devaient être traduits devant un tribunal correctionnel», faisant fi de la présomption d’innocence qui prévaut dans le système juridique français.
Des propos surprenants de la part d'un chef de l’Etat non seulement garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire mais aussi avocat de formation, donc fin connaisseur du droit. Nicolas Sarkozy a en outre déjà été au centre d'une polémique du même type lorsqu'il avait qualifié d'«assassin» le tueur présumé du préfet Erignac, Yvan Colonna, avant son procès.
«Difficile de croire à la théorie du lapsus»
«Les mots ont un sens en matière judiciaire et il est bien placé pour le savoir», tranche Matthieu Bonduelle, secrétaire général du syndicat de la magistrature (classé à gauche). Interrogé par 20minutes.fr, il trouve «difficile de croire à la théorie du lapsus» qui circule ce jeudi dans la classe politique.
Serge Portelli, vice-président du Tribunal de Paris, va même plus loin. «Quand je vois Nicolas Sarkozy parler, je vois un homme sûr de lui, maître de ses propos (…). On ne va pas me faire croire qu’il a utilisé ce mot de "coupables" par erreur», confie-t-il à 20minutes.fr. «On prend ses propos comme une manoeuvre pour influencer les juges. Mais en réalité, cela montre qu’il ne conçoit même pas qu’ils aillent dans un autre sens que le sien». Autrement dit, ces propos sont révélateurs, selon lui, de la conception même que Nicolas Sarkozy a de la justice. «Les juges sont indépendants simplement quand ils sont d’accord avec lui.»
«Les coupables sont toujours parmi les prévenus»
A droite aussi, ces propos embarrassent.
Philippe Houillon, avocat et député (UMP) du Val d’Oise rappelle que «Nicolas Sarkozy est partie civile et c’est dans l’essence même à partir du fait d’être partie civile de considérer les autres comme coupables». Il juge donc «normal qu’il ait dit cela en tant que partie civile». Il admet toutefois que le problème est qu’il s’exprimait alors en tant que président de la République.
Relaxé quatre fois par la justice, Gérard Longuet, le patron des sénateurs UMP, préfère également prendre ses distances. «Sur le terrain judiciaire, je suis d'une extrême prudence car je considère que chacun est présumé innocent tant qu'il n'est pas définitivement condamné», a-t-il expliqué en rappelant le cas de
Michel Poniatowski, ministre de l'Intérieur sous Valéry Giscard d’Estaing. Il avait présenté le prévenu Patrick de Ribemont comme un «coupable» dans
l’affaire de l’assassinat de Jean de Broglie et avait été menacé d'être renvoyé en Haute cour de justice.
Immunité jusqu'à la fin de son mandat
Nicolas Sarkozy, qui bénéficie d’une immunité jusqu’à la fin de son mandat, ne peut comparaître devant celle-ci qu’en cas de «manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat», selon l’
article 68 de la Constitution. La plainte d'Yvan Colonna contre le Président n'avait d'ailleurs
pas abouti. L’
assignation en justice par Dominique de Villepin pour atteinte à la présomption d’innocence connaîtra sans doute le même sort.
Elodie Lestrade