France Télécom: «Tout cela a commencé dès le début de la privatisation»

TEMOIGNAGES Véronique et Maryse ont passé des années à travailler dans l'entreprise. Confrontées à la vague morbide de suicides, elles racontent...

Recueilli par Elodie Lestrade et Corentin Chauvel

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Plus de 30% des salariés de France Télécom ont fait grève jeudi à l'appel de tous les syndicats, "sans impact sur le réseau", a annoncé à l'AFP la direction.

Plus de 30% des salariés de France Télécom ont fait grève jeudi à l'appel de tous les syndicats, "sans impact sur le réseau", a annoncé à l'AFP la direction. — JEAN AYISSI AFP/Archives

Véronique *, 51 ans, travaille chez France Télécom depuis 31 ans. Maryse, 59 ans, est en congé de fin de carrière (CFC) depuis quatre ans. Elle a travaillé 35 ans pour France Télécom. Les six dernières années, elle était à la tête d’une équipe de 36 agents des répartiteurs (points de départ des lignes téléphoniques) dans le Val-de-Marne. Interrogées par 20minutes.fr, les deux femmes racontent de l’intérieur leur entreprise et l’évolution de l’ambiance au cours des restructurations.

Comment expliquez-vous la vague de suicides qui frappe France Télécom?

Véronique: Avec toutes les restructurations et le fait qu’on est passé au privé, c’est toute la philosophie de l’entreprise qui a changé. Des jeunes, qui ont fait de longues études et sont bardés de diplômes, sont arrivés. Ces contractuels sortent souvent de grandes écoles. Nous, les fonctionnaires, sommes sous leurs responsabilités. Mais nous n’avons pas la même philosophie de base. C’est vraiment le choc de deux cultures. Certains ont du mal à l’accepter.

Maryse:
L’objectif de France Télécom est de dégraisser toujours plus et, avec les restructurations, certaines personnes ont été incapables de s’adapter à ces changements. Ce sont surtout les employés plus âgés qui ont été touchés. Avant, il y avait des congés de fin de carrière, dont je bénéficie actuellement, qui permettaient de partir doucement à la retraite. Mais ils ont été supprimés.

L’ambiance de travail a-t-elle changé?


Véronique:
Avant, on ne nous demandait pas de résultats, alors que maintenant, il faut faire des bons chiffres à la fin du mois. Ceux qui nous dirigent disposent de primes de salaires et de revalorisation en fonction de ce qui est fait. Avant, on faisait notre travail, point final. Il n’était pas question de primes.

Maryse: La plupart des employés n’ont jamais été habitués à bosser autant et cela a créé un début de malaise. La disparition des postes de proximité en faveur de gros centres techniques a aussi contribué à perturber les gens. Certaines personnes ont vu leurs temps de transport s’allonger en plus d’une plus importante masse de travail. Dans les services techniques, on a toujours tenté de gérer les gens avec humanité mais j’ai entendu dire que dans les services commerciaux, c’était plus dur…

Selon vous, de quand date le changement (de philosophie et d’ambiance)?

Véronique: Tout cela a commencé dès le début de la privatisation, en septembre 2004. Depuis cinq ans, c’est de plus en plus dur. Il y a eu beaucoup de délocalisations ou de fermeture de services. Quand cela arrive, c’est très difficile, car on doit tout réapprendre. En huit ans, on a déménagé 4 fois et j’ai du changer de métier 3 fois. C’est facile de faire cela quand on a 25 ou 30 ans. Mais à 50 ans, c’est autre chose, ce n’est pas toujours simple de maîtriser toutes les nouvelles technologies. A la fin, il y a une accumulation de fatigue et on arrive à des cas de suicides, même si les personnes concernées avaient peut-être d’autres problèmes personnels.

Maryse:
Dans les répartiteurs, cela fait près de 15 ans que les restructurations ont commencé et que les employés doivent s’adapter à de nouvelles technologies. L’arrivée de l’ADSL a représenté un changement conséquent pour les agents. Les activités les plus simples ont été supprimées et la plupart des employés ont été reclassés sans trop avoir le choix de leur futur poste. Les nouvelles technologies sont plus difficiles à assimiler et, malgré les nombreuses formations techniques et parfois psychologiques, certaines personnes, plus fragiles, n’ont pas réussi à s’y faire.

Dans l’entreprise, cette vague de suicides a-t-elle un impact sur l’ambiance au quotidien?

Véronique:
Comment dire? (elle marque une longue pause) Cela nous gêne. On en parle un peu entre nous et on ne trouve pas ça normal qu’il y en ait autant. On se dit qu’il y a un mal-être, un mal-vécu qui sont spécifiques à cette entreprise-ci.

Maryse: Quand les médias exploitent cela comme aujourd’hui, cela a forcément un impact. J’ai demandé à des collègues encore en poste de témoigner mais ils ont tous refusé. C’est trop dur pour eux de parler.

Attendez-vous quelque chose de la rencontre entre le PDG de France Télécom et Xavier Darcos mardi?


Véronique:
Non, on n'en atend rien. Il ne va pas en sortir grand-chose. A moins de faire un plan de départ anticipé à la retraite pour permettre aux vieux fonctionnaires de quitter le navire. Je sais que beaucoup de mes collègues aimeraient avoir cette opportunité. Mais ce n’est pas la politique actuelle.

* son prénom a été changé.

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