Ni le président, ni le Premier ministre ne devraient se rendre dans l'immédiat aux Antilles. Yves Jégo n'a pas non plus programmé un voyage sur place "dans les heures qui viennent".
Ni le président, ni le Premier ministre ne devraient se rendre dans l'immédiat aux Antilles. Yves Jégo n'a pas non plus programmé un voyage sur place "dans les heures qui viennent". - Thomas Coex AFP

M.Gr.

L’accusation est lourde. Elle date de mercredi, juste avant que l’on apprenne la mort d’un syndicaliste de la GGTG. Pour Elie Domota, le leader du collectif LKP, Yves Jégo porte «l'entière responsabilité» des violences en Guadeloupe.

Le secrétaire d’Etat à l’Outre-mer vient de vivre un conflit dont il n’avait pas prévu l’ampleur et qui le laisse déconfit. Sur le plateau de France 24, il a confié jeudi soir qu’il se sentait inutile. Terrible aveu pour quelqu’un qui a dû se dépatouiller avec une île en feu, consciencieusement ignorée par Nicolas Sarkozy.

La grève générale a débuté le 20 janvier. Et la situation ne s’est jamais tassée. Alors que toutes les décisions étaient préalablement discutées à l’Elysée et à Matignon, Yves Jégo a toujours tenté de donner le change. Premier message vidéo diffusé le 29 janvier, décollage pour Basse-Terre le 1er février pour gérer le conflit depuis la cellule de crise de la préfecture.

Délocalisation

«On a "délocalisé" la moitié du cabinet, expliquait alors un proche de Jégo à 20minutes.fr, en s’appuyant sur la logistique de la préfecture. L’objectif, c’est d’être au plus près des Guadeloupéens, de rencontrer tous les acteurs qui comptent pour écouter leurs revendications.»

Il lâche immédiatement du lest sur le RSA, qui sera appliqué plus tôt que prévu en Guadeloupe. Les stations-service se remettent doucement à fonctionner. Le 8 février, Jégo livre son espoir d’une sortie de conflit dans le «JDD»: «Les négociations s'accélèrent. Personne n'avait jamais réussi à réunir dans une même salle l'ensemble des partenaires sociaux, patrons et salariés de l'île. Ils m'ont promis qu'on ne sortirait pas de la réunion sans un accord interprofessionnel d'augmentation des salaires.»

Pour accélérer les discussions, le secrétaire d'Etat met la pression sur les patrons en évoquant «un vrai problème de transparence et même un questionnement sur un enrichissement sans cause des compagnies pétrolières. Tout pourrait se terminer par une action judiciaire de l'Etat contre elles. Si l'on s'aperçoit que de l'argent a été prélevé indûment, il sera rendu aux Guadeloupéens.» Un rapport commandé par Jégo et qui révèle leurs marges mirobolantes sortira dans la presse trois jours plus tard.

L'argent, l’Etat et le patronat

Mais entre-temps, Jégo et sa hiérarchie ont commis une bévue majeure, cafouillant magistralement sur le cœur du conflit.

Pour entériner une augmentation de 200 euros des salaires les plus bas, les entreprises locales, soutenues par le Medef, demandent 108 millions d'euros d'exonérations sur l'impôt sur les sociétés et la taxe professionnelle. Jégo obtient un pré-accord, Matignon le rappelle d’urgence.

Fillon en veut à son secrétaire d’Etat d’avoir cautionné cet engagement, beaucoup trop périlleux à l’heure où la contestation grimpe en France, à moins de dix jours du sommet social de l’Elysée. Cela créerait aussi un précédent coûteux pour les autres DOM. Le Premier ministre recadre Jégo, venu «faire entendre la voix de l’Outre-mer» à Paris. «Il fallait le détropicaliser», persiflent des conseillers au «Monde».

L'Outre-mer, elle, s’étrangle surtout devant ce départ de Guadeloupe, le 9 février, alors que Jégo a des rendez-vous prévus avec le LKP. Rentré en hâte, ce dernier n’a même pas prévenu les syndicalistes. C’est une humiliation pour beaucoup de Guadeloupéens. Escorté de deux médiateurs, yeux de l’exécutif, Jégo repart négocier sur l’île, mais le mal est fait. Il ne reste que deux jours pour ce second voyage.

Le sauveur Sarkozy et Jégo le repentant

La situation va gravement empirer et il faudra l’intervention ce jeudi de Nicolas Sarkozy, sauveur providentiel, pour calmer le jeu. Jégo, lui, est déprimé. «Je retiens des leçons à titre personnel sur les tempêtes et la façon dont il faut les gérer», lâche-t-il.

Il enchaîne les mea culpa: «Ce que je ressentais sur le terrain, la réalité profonde des douleurs, je n'arrivais pas à la faire percevoir à l'échelon métropolitain, y compris dans les médias. Et les difficultés du pays, les difficultés de la crise, les difficultés mondiales, je n'arrivais pas à montrer à nos compatriotes antillais quelles étaient ces réalités, parce qu'ils avaient le sentiment qu'à partir du moment où j'étais le ministre de l'Outre-mer, je pouvais tout».

Cette double incompréhension fragilise définitivement un ministre «trop entré dans une logique de repentance», dans une «trop grande empathie» par rapport au LKP, explique son prédécesseur Hervé Mariton au «Monde».

Jeudi, Laurence Parisot a achevé un homme à terre: «Depuis que François Fillon s’en occupe, on a l’espoir d’une sortie de crise.» Jégo, lui, traîne sa peine.