Il avait donné rendez-vous près de la place Beauvau. Finalement, Bernard*, agent de l’Unesi depuis six ans, préfère un café loin de là «pour être sûr que des agents de l’Intérieur n’écoutent pas».

L’escorteur de sans-papiers, la trentaine, a l’allure frêle et le regard bleu. La conversation s’engage, libre. Pourquoi avoir choisi comme métier d’expulser les clandestins? «Pour l’attrait du voyage surtout, répond-il sans rougir, même si au final on ne voit souvent que les aéroports.» Il effectue entre trois et dix vols par mois: Paris-Irak, Tchétchénie ou Mali, sur Air France comme sur Royal Air Maroc. «Ce travail n’est pas pire que de se faire caillasser dans les manifs en tant que policier antiémeute», assure-t-il.

D’après lui, les trois-quarts des voyages se passent bien - «à l’arrivée, certains m’ont même invité à dîner dans leur famille, comme à Istanbul»! - mais le stress est «systématique».

«Garder son sang-froid»

Concrètement, le policier rencontre l’étranger illégal à l’unité d’éloignement de Roissy ou d’Orly, deux heures avant le décollage. «Dans 70 % des cas, on le menotte.» Bernard et son collègue chargés de l’expulser lui expliquent les démarches à suivre pour revenir en France de manière régulière.

Puis, «on passe par les pistes, on monte à l’arrière de l’appareil, avant l’embarquement des passagers. On prévient le commandant de bord, qui peut nous refuser pour raisons de sécurité ou sanitaires. On place la personne entre nous deux.» Et voilà.

Sauf que près d’une expulsion par voie aérienne sur quatre, au minimum, se passe mal, reconnaît-il. «Il arrive que le clandestin crie, crache, pleure ou hurle "je veux mourir".» Jusqu’en 2000, les agents étaient séparés des passagers par un rideau : «les gens se demandaient si on le frappait». Le dispositif individuel de protection les autorise à attacher les poignets, genoux et chevilles de l’expulsé avec des bandes velcro.

Et les insultes racistes, les coups ? «On n’a pas le droit à l’erreur. La hiérarchie nous met souvent en cause. Il faut garder au maximum son sang-froid». En six ans, il assure n’avoir jamais assisté à de tels gestes.

«Les relation avec les passagers se sont dégradées»

Mais depuis que les expulsions se multiplient - objectif : 25.000 cette année - «le métier est de plus en plus dur» confie-t-il. «La cadence a augmenté, à effectifs constants. A Bamako, je ne reste que deux heures avant de redécoller.» Les escales sont plus nombreuses selon lui, faute de vols directs, très chers.

Et les relations avec les passagers se sont dégradées. «Ils sont de plus en plus virulents envers nous, et n’hésitent plus à nous insulter.» N’a-t-il pas l’impression de faire le sale boulot de la République? «Je n’ai pas à exprimer un avis sur la politique d’immigration: je l’exécute. J’ai parfois des états d’âme, mais je les garde pour moi. Ce travail doit être fait, autant que ce soit moi qui m’en charge : ce sera carré.»

* Le prénom a été modifié

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