Débat présidentiel: Intox, contre-vérités, erreurs, imprécisions… On fait le tri

DESINTOX Les deux candidats du deuxième tour ont abordé de nombreux thèmes pendant le débat...

M.C.

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Marine Le Pen et Emmanuel Macron avant le débat de l'entre deux tours, le 3 mai 2017.

Marine Le Pen et Emmanuel Macron avant le débat de l'entre deux tours, le 3 mai 2017. — CHAMUSSY/SIPA

Les présentateurs n'avaient pas posé de gants de boxe sur la table, mais le débat de l'entre-deux-tours de la présidentielle entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen a vite pris des allures de pugilat. Pendant deux heures et demie, les deux candidats se sont envoyés des punchlines sur tous les sujets, du Brexit aux aménagements de peine en passant par le chômage ou l'euro. Au risque de faire voler quelques intoxs, contre-vérités et imprécisions. 20 Minutes fait le tri.

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  • SUR L’EUROPE ET L’EURO

 

Marine Le Pen

« L’économie britannique ne s’est jamais aussi bien portée que depuis que les Britanniques ont décidé de reprendre leur liberté. »

C’EST TRES EXAGERE, même si les effets du Brexit sur l’économie britannique ont été jusqu’à présent moins importants que ce que la plupart des économistes avaient anticipé. Le produit intérieur brut britannique a ainsi crû de 1,8 % en 2016, nettement plus que la France (1,1 %). Et le FMI a récemment revu à la hausse sa prévision de croissance outre-Manche pour 2017, à 2 % au lieu de 1,5 % précédemment. Le rythme de croissance de l’économie britannique reste toutefois inférieur à celui atteint par le passé (2,3 % en 2015, 2,6 % en 2014 et des taux supérieurs à 3 % au début des années 2000).

 

Marine Le Pen

« Votre Union européenne, c’est 9 milliards d’euros par an. »

FAUX. Marine Le Pen a bon… pour ce qui est de l’année 2013. Elle fait allusion à la contribution française au budget de l’Union européenne, c’est-à-dire le solde entre versements et subventions reçues par la France. Il était de 9,4 milliards d’euros en 2013. Mais en 2015, il n’était plus que de 4,5 milliards d’euros, ou 6 milliards si l’on inclut à la contribution de la France les droits de douane et les cotisations sur le sucre.

 

Marine Le Pen

« De 1993 à 2002, toutes les grandes entreprises françaises pouvaient payer en euros. » [et son ancêtre, l’ECU]

FAUX. L’ECU, créé en 1979 dans le cadre du système monétaire européen (SME), était un panier de monnaies, destiné à stabiliser les taux de change entre les différentes monnaies européennes. Il n’a jamais été utilisé par des acteurs privés pour des échanges internationaux.

 

  • SUR L’ECONOMIE ET LE CHOMAGE

 

Emmanuel Macron

« Nous sommes le seul pays d’Europe à ne pas avoir endigué le chômage de masse. »

C’EST EXAGERE. En France, le taux de chômage selon Eurostat est de 10,1 % de la population active en mars 2017. C’est un peu moins bien que la moyenne de la zone euro selon les données d’Eurostat (9,5 %). Mais l’Espagne (18,2 % de chômage) ou l’Italie (11,7 %) sont nettement plus au-dessus de cette moyenne.

 

Emmanuel Macron

« Il y avait plus de chômeurs dans les années 1990 qu’aujourd’hui. »

C’est FAUX si l’on tient compte du nombre de chômeurs, VRAI si l’on prend en compte le taux de chômage. Le nombre de chômeurs est légèrement plus élevé maintenant qu’au début des années 1990 : 2,783 millions fin 2016 en métropole, contre 2,622 millions au deuxième trimestre 1994. Mais le taux de chômage était plus élevé à l’époque : 10,4 % au deuxième trimestre 1994, contre 9,7 % fin 2016.

 

Marine Le Pen

« Vous étiez ministre quand vous avez vendu SFR à votre ami Monsieur Drahi. »

FAUX. « Si vous étiez bien renseignée, vous sauriez que pour les cas industriels que vous citez, je n’étais pas ministre, notamment pour le cas de SFR », a répliqué Emmanuel Macron. En effet, il n’était pas ministre de l’Economie, mais secrétaire général adjoint de l’Elysée, quand la vente de SFR à Patrick Drahi a été décidée. Emmanuel Macron a été nommé à Bercy le 26 août 2014. La vente de SFR, alors propriété de Vivendi, à Numericable, propriété de Patrick Drahi, a été actée près de quatre mois auparavant, le 5 avril 2014. Cette décision avait été prise malgré les réticences du ministre de l’époque, Arnaud Montebourg, qui avait fait savoir sa préférence pour le deuxième candidat à la reprise de SFR : le groupe Bouygues.

L’INFO EN PLUS. Emmanuel Macron est par ailleurs un proche de Bernard Mourad, ancien banquier conseil de Patrick Drahi, qui l’a notamment épaulé durant le rachat de SFR. Bernard Mourad a démissionné en octobre 2016 de ses fonctions de directeur général adjoint du pôle médias du groupe SFR pour rejoindre le mouvement En Marche !

 

  • SUR LES CONFLITS D’INTERETS

 

Marine Le Pen

« Vous avez dans votre équipe des gens qui ont des intérêts, quelqu’un qui travaillait chez Servier. »

CE N’EST PLUS VRAI. La candidate FN a reproché à son adversaire d’avoir comme conseiller santé un lobbyiste du laboratoire pharmaceutique Servier alors que celui-ci a démissionné en mars de son équipe après des révélations sur un possible conflit d’intérêts.

Emmanuel Macron n’a pas répondu sur ce point mais il avait confirmé le 7 mars la démission d’un membre de son équipe de campagne, Jean-Jacques Mourad, pour une « apparence de conflit d’intérêts » avec le laboratoire Servier. Entre le 1er janvier 2013 et fin juin 2016, plus de 60 interventions de Jean-Jacques Mourad payées par Servier avaient été recensées sur la base gouvernementale Transparence Santé, et plusieurs dizaines de milliers d’euros de frais de restaurant et de voyage.

 

  • SUR LA JUSTICE ET LA LOI TAUBIRA

 

Marine Le Pen et Emmanuel Macron.

Les deux candidats ont attribué à la loi dite Taubira la possibilité d’aménager les peines de prison ferme de moins deux ans.

C'EST FAUX. Cette possibilité d’aménager les peines de prison ferme de moins de deux ans, contre un an auparavant, a en fait été introduite par la loi Dati de 2009, durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. La loi Taubira de 2014 a, elle, introduit la contrainte pénale et supprimé les peines plancher.

Le candidat d’En Marche a dit qu’il « reviendrait sur la loi qui a fait que pour toutes les peines de moins de deux ans il n’y a pas d’exécution de peine ». Il fait en réalité référence au fait que la grande majorité des peines de moins de deux ans, mais pas toutes, ne sont pas exécutées en prison mais sont aménagées, par exemple avec le port de bracelets électroniques. Marine Le Pen le relance : « Vous reviendrez sur la loi Taubira ? ». Emmanuel Macron répond qu’il y « reviendra totalement » car « c’est dans mon programme ». « Madame Taubira avait tort ? », lui lance son adversaire. « Bien évidemment », lui répond-il.

 

Marine Le Pen

« Cherfi avait violé son contrôle judiciaire depuis un an et demi » (au sujet de Karim Cherfi, le terroriste qui a tué le policier Xavier Jugelé sur les Champs-Elysées le 20 avril)

FAUX. Karim Cherfi n’était pas sous contrôle judiciaire et ne violait pas ses obligations depuis un an et demi. Il était sous un régime de sursis mise à l’épreuve, pour un vol aggravé commis en octobre 2013. Condamné à quatre ans de prison dont deux avec sursis mise à l’épreuve, il avait été libéré le 14 octobre 2015. Il s’était rendu de mi-janvier à mi-février 2017 en Algérie, sans avertir la justice comme il aurait dû le faire. Il avait alors été rappelé à l’ordre mais son sursis n’avait pas été révoqué. Par ailleurs, le parquet de Paris avait ouvert le 9 mars une enquête pour entreprise individuelle terroriste contre lui.

 

  • SUR LA LAICITE ET LA RELIGION

 

Marine Le Pen

« Vous avez une complaisance pour le fondamentalisme islamiste. »

EXPLICATION. La candidate FN s’appuie sur plusieurs épisodes qu’elle interprète comme des preuves d’une « complaisance pour le fondamentalisme islamique ». D’abord l’affaire Mohamed Saou. Responsable départemental du mouvement En marche ! dans le Val-d’Oise, il a fait l’objet d’une polémique pour des messages Facebook jugés « douteux » et interprétés comme des signes d’une sympathie pour l’islam radical. Il a été écarté du mouvement, sans être suspendu.

Par ailleurs, plusieurs instances représentatives du culte musulman ont appelé à voter pour Emmanuel Macron. C’est le cas de la grande mosquée de Paris, du Conseil français du culte musulman (CFCM) et de l’UOIF. L’Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui regroupe 250 associations, dont une centaine de mosquées, réparties sur tout le territoire français, appelle dans un communiqué à « faire barrage aux idées de xénophobie et de haine et à donner au candidat Emmanuel Macron le score le plus large ».

Marine Le Pen veut dissoudre l’UOIF, qu’elle accuse d’être « l’émanation en France de la mouvance islamiste radicale des Frères Musulmans » et d’être « à l’origine des groupes violents dans le monde entier ». « Je ne connais pas les dirigeants de l’UOIF, je ne les ai jamais rencontrés (…) je n’ai pas de relations avec eux », a dit Macron. « Vous avez dit que vous acceptez leur soutien », a ajouté Le Pen. « Je ne soutiens pas l’UOIF », a encore affirmé Macron.

L’INFO EN PLUS. Emmanuel Macron a répliqué en affirmant que le FN a fait « participer » des représentants de l’UOIF à des colloques, citant le compagnon de Marine Le Pen, Louis Aliot. C’EST VRAI. Par ailleurs, le collectif « Banlieues patriotes » du FN a invité en octobre 2016 Camel Bechikh, membre de l’UOIF (sans fonction dirigeante). Selon Jordan Bardella, à la tête de « Banlieue Patriotes », Camel Bechikh avait également participé, en 2013, à un colloque organisé par le vice président du FN, Louis Aliot.