Election présidentielle: Et s'il fallait attendre plus tard que 20h pour connaître le résultat?

POLITIQUE Les changements législatifs et le scénario inédit de l’élection pourraient retarder la publication d’une estimation juste des résultats dimanche soir…

Julien Laloye

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Les cinq candidats sur le plateau de TF1 avant le débat présidentiel du 20 mars 2017.

Les cinq candidats sur le plateau de TF1 avant le débat présidentiel du 20 mars 2017. — PATRICK KOVARIK / AFP

Ce sont les secondes les plus précieuses de la vie politique d’une démocratie. Des secondes qui participent mieux encore à l’éducation citoyenne qu’une Marseillaise entonnée à pleins poumons ou qu’un défilé du 14 juillet. Des secondes interminables, les dimanches d’élection présidentielle, sur les coups de 19h59. Des secondes inestimables, avant que ne s’affiche le nom des deux qualifiés pour le second tour, puis le vainqueur, quinze jours plus tard.

Le résultat de l'élection de 1995 à 20h pétante.
Le résultat de l'élection de 1995 à 20h pétante. - Capture d'écran/Ina.fr

Chacun peut se souvenir de sa première fois, devant l’écran familial. Nous, c’était dans le salon un peu vieillot des grands-parents, en 1995. TF1 ou Antenne 2, probablement TF1 : papy a toujours adoré Pernaut et mamie Les Feux de l’amour, rien à faire. Une infographie elle aussi un peu ringarde, qui dessine les visages de haut en bas, progressivement. Ce sera Chirac contre Jospin. Puis, Chirac tout seul, sous des murmures de réprobation discrets : on ne se fâchait pas pour ça, à l’époque. Pardon pour cette parenthèse sentimentale, mais c’est que le mythe des résultats de 20 heures nous tient à cœur, surtout quand il est en danger de disparition.

Des sondeurs bien embêtés

On s’explique. Le législateur, fâché de voir ce beau moment de communion collective gâché par les médias étrangers ou les journalistes du cru bien informés, a apporté quelques modifications pernicieuses au déroulé des soirées électorales : désormais, les bureaux de vote des moyennes et des petites villes fermeront une heure plus tard que d’habitude, à 19 heures, contre 20 heures pour les grandes agglomérations, comme avant. Vous ne voyez pas ce que ça change ? Les sondeurs beaucoup plus : ils auront deux fois moins de temps pour affiner la fameuse estimation de 20 heures, celle qui se base sur les deux cents premiers bulletins dépouillés parmi un certain nombre de bureaux de vote (aux alentours de 250) choisis avec une minutie d’horloger genevois pour leurs vertus représentatives du collège électoral tout entier.

Ajoutez la perspective inédite d’un premier tour très serré entre les quatre premiers candidats, tous estimés entre 23 et 18 % avec une marge d’erreur de plus ou moins deux points, et vous avez une idée du trou noir qui s’annonce dimanche soir quand il faudra donner le nom des deux finalistes à l’heure habituelle, qu’on peut résumer par la formule mathématique suivante.

Fermeture des bureaux de vote une heure plus tard + sondages serrés plus que jamais = bordel monstre à 20 heures.

La théorie : Un suspense insoutenable et inédit (avec 20 minutes de rab max)

« On envisage en effet de ne pas pourvoir donner avec certitude le nom des deux finalistes à 20 heures, avoue sans peine Yves-Marie Can, directeur des études politiques de l’institut de sondage Elabe. S’il y a moins d’un ou deux dixièmes de point d’écart, on mettra les candidats à égalité dans un premier temps. Si l’écart reste faible, mettons à partir de trois dixièmes, mais que la tendance est semblable dans tous les bureaux de vote, il y a peu de raisons que ça change. D’expérience, on a toujours été capables d’avoir la première estimation entre 19 heures et 19h15. Je pense donc qu’à 20h15/20 maximum, on sera fixés ».

Un gros quart d’heure d’incertitude qui peut nous valoir un moment de télé à encadrer dans les archives, reconnaît François Jost, historien des médias : « Les gens sont habitués à tout avoir tout de suite, mais là ils vont sans doute revenir à des soirées électorales à l’ancienne, quand les sondages fonctionnaient mal et qu’on ne savait rien. Hitchcock différenciait la surprise et le suspense. La surprise, c’était en 2002, quand les médias annonçaient sans se cacher quelques minutes avant 20 heures une immense sensation à venir, la qualification de Jean-Marie Le Pen. Le suspense, qui joue sur l’attente, ça peut être pour 2017, si on doit attendre bien après l’heure que les fourchettes soient assez précises ».

On peut d’ailleurs compter sur les chaînes de télé pour orchestrer ça de manière savante : Chez BFMTV, par exemple, on se prépare à faire monter la sauce comme jamais. Hervé Béroud, le directeur de la chaîne : « Nous prenons bien sûr en compte le changement de législation qui se combine avec un scénario où les quatre premiers peuvent se tenir dans un mouchoir. On s’y prépare et on obéira aux principes de prudence avant tout. Mais avec notre institut de sondage partenaire (Elabe, justement), on donnera quelque chose à 20 heures dans tous les cas, même si c’est une estimation qui n’est pas capable de différencier les deux finalistes. On se décidera un quart d’heure avant. »

La pratique : une course à l’échalote dés 18/19h

Evidemment, les internets, qui nous avaient déjà bien spoilé la victoire de François Hollande en 2012, entendent bien remettre ça largement avant l’heure officielle, malgré la petite difficulté introduite par le législateur pour corser la chasse aux détectives. La cinquième colonne viendra de partout : Radio Londres à l’intérieur, du nom de ce hashtag très populaire sur twitter où les pronostics/estimations/blaguespotaches se succéderont sous couvert de métaphores dignes des plus beaux dialogues de la Grande Vadrouille. Les journaux suisses et belges, à l’extérieur, nullement tenus au secret par la loi française. Ces derniers ont affûté leurs armes et renforcé leurs serveurs pour le grand jour. La parole aux accusés.

Pablo Maillé : rédacteur en chef du vrai Radio Londres.

« On sera bien présents dimanche soir, mais on ne tweetera sur les résultats seulement si on a des infos sûres. Si on n’a pas de confirmations, il n’est pas impossible qu’on ne publie rien avant 20 heures C’est arrivé avant, notamment pour les primaires de gauche. Il faudra bien faire la différence entre Radio Londres et le hashtag Radio Londres, où 90 % des tweets qui vont s’échanger seront totalement bidons et pas assez sourcés. De notre côté, ça nous promet un travail de tri très important, mais on fera comme les médias traditionnels. Si pas de recoupages, pas d’estimation »

 

Richard Werny, correspondant à Paris du journal suisse Le Temps.

« Je vous confirme qu’on donnera les résultats, du moins une première estimation fiable, le plus tôt possible. C’est d’ailleurs moi qui sera chargé d’écrire le papier du moment où j’aurai deux sources fiables qui me confirmeront les chiffres. On a constaté depuis longtemps qu’il y avait un appétit des lecteurs français pour connaître le résultat dès l’après-midi. En 2012, on ne l’avait pas fait parce que le rédacteur en chef de l’époque voulait respecter la loi française. L’ambassade de France avait un temps sous-entendu qu’il pourrait y avoir des poursuites pénales à l’encontre des médias étrangers se prêtant à ce petit jeu, mais notre service juridique n’a jamais rien reçu. Après, le but, c’est simplement de donner la première estimation avant la France. Si ça doit être à 20 heures parce qu’il est impossible d’être sûr avant, ce sera à 20 heures, ou même plus tard »

Au milieu de tout ça, la très officielle commission des sondages, chargée de veiller au bon déroulement réglementaire de la soirée, ne cache pas qu’elle a parfois l’impression de pisser dans un violon : « Il est irréaliste de penser que la loi sera respectée, explique découragé Mattias Guyomar, son secrétaire général. Tout ce qu’on peut faire, c’est décrédibiliser les estimations qui sortiront avant 20 heures. Elles seront encore moins fiables qu’il y a cinq ans, il ne faudra absolument pas en tenir compte. Si les gens voient des tendances ou des chiffres avancés à 19 heures, ils les induiront en erreur sur le résultat final ». Sans toutefois le compromettre véritablement.

Une vieille croyance tenace assure parfois que si les abstentionnistes de gauche avaient su plus tôt en 2002 que Le Pen allait devancer Jospin au premier tour, ils se seraient déplacés en masse pour faire passer le candidat socialiste au finish. Les projections a posteriori ont montré qu’il aurait fallu un report de voix totalement improbable sur la dernière heure pour inverser la tendance, bien que l’élection se soit jouée à 200 000 voix. Sans compter que ceux qui avaient choisi Besancenot ou Taubira pour faire les malins n’auraient pas pu voter deux fois. Bref, 20 heures ou pas 20 heures, l’équité ne devrait pas être remise en cause. La tradition de l’écran familial peut-être un peu plus.