Les clips des candidats outsiders décryptés par une sémiologue, une spécialiste pub et un prof en communication politique

PRESIDENTIELLE Trois experts ont analysé pour « 20 Minutes » les clips de campagne des candidats à la présidentielle les moins bien placés dans les sondages, d’un point de vue sémiologique, publicitaire et politique…

Marie de Fournas

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Les 11 candidats à la présidentielle

Les 11 candidats à la présidentielle — BO/CHAMUSSY/NICOLAS MESSYASZ/TARDIVON JEAN CHRISTOPHE/SIPA

Cela fait près d’une semaine que les onze candidats ont tous diffusé leur clip de campagne en vue de l’élection présidentielle qui aura lieu les 23 avril et 7 mai 2017. Attitudes, budgets, messages cachés, professionnalisme, investissement personnel, symboles… Trois spécialistes interrogés par 20 Minutes ont analysé chacune des vidéos. Marie Treps est sémiologue et auteure de Maudits mots, Karine Berthelot-Guiet est directrice du Celsa et auteur de Paroles de pub, enfin Arnaud Mercier est professeur en communication politique à l’Université Paris 2 Assas et chroniqueur politique sur TheConversation.

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Philippe Poutou : l’atypique

Marie Treps : Philippe Poutou apparaît dans une mise en scène parodique de l’émission de Laurent RuquierOn n’est pas couché à laquelle le candidat a été invité à participer. Il joue son propre rôle, entouré de ses comparses interprétant les rôles de Laurent Ruquier, Yann Moix et Vanessa Burggraf et l’empêchant de s’exprimer.

Karine Berthelot-Guiet : Cette parodie d’émission télévisée est trop longue et trop caricaturale pour faire rire. C’est un choix très étrange, qui est totalement atypique. De plus le film suppose que tout le monde reconnaisse la référence… Cela pose question.

Arnaud Mercier : Un bon clip, c’est un clip qui est cohérent avec l’idée que l’on se fait d’un candidat, de sa campagne et de son programme. Avec cette vidéo humoristique, Philippe Poutou continue de labourer le même créneau du : « je suis en rupture totale avec tous les autres candidats ». Il incarne la défiance et l’irrespect des règles du système, pour montrer qu’il est un vrai révolutionnaire.

Jean Lassalle : l’ovni

Arnaud Mercier : Lui, c’est un ovni, il sort de la glace, mais le monde a changé. Il se contente de parler, mais c’est confus, on ne comprend pas tout ce qu’il dit. Il n’a pas de prompteur, du coup il parle comme ça vient. Dans ce clip, il n’y a pas un quart de commencement de raisonnement de communication politique. Il n’a pas de moyens, mais ce n’est pas une question d’argent, c’est un état d’esprit.

Karine Berthelot-Guiet : Un film très fixe sur fond noir. Il n’y a pas grand-chose à en dire

Marie Treps : Aucune image intercalaire ni aucune musique ne viennent ponctuer le discours de Jean Lassalle. Il utilise un discours sobre et ferme comme gage de sérieux.

Nathalie Arthaud : la guerrière

Arnaud Mercier : On a l’impression qu’elle a pris la même scénariste qu’Arlette Laguiller il y a trente ans. Après ce n’est pas incohérent, elle reprend le flambeau.

Marie Treps : Nathalie Arthaud se distingue par le choix d’un fond rouge (couleur de l’extrême gauche) et l’usage de métaphores guerrières telles que : « le camp des travailleurs », « défendre », « rançonnés » ou encore « ceux qui écrasent, invisibles et tous puissants ». Elle se distingue aussi par une conclusion pessimiste à interpréter comme une incitation à voter, en dépit du peu de chance de gagner, pour se faire entendre.

Karine Berthelot-Guiet : Le film est de facture très « classique », statique avec un plan fixe sur la candidate qui s’efforce de faire passer tout son message. Il y a une alternance d’images qui représentent le « nous », par des personnes travaillant en bas de l’échelle et le « capital », déshumanisé représenté par des buildings de quartiers d’affaires. La rhétorique attendue des « petits » et des « oubliés » est classique et normalement présente.

Nicolas Dupont-Aignan : l’homme du terroir

Karine Berthelot-Guiet : La vidéo est très longue et tente l’exhaustivité : tout est à peu près « casé ». Le film comporte un nombre important de scènes différentes, trop sans doute. Quelques images sont très stéréotypées comme l’homme seul de dos face à la mer, avec son chien ou marchant mains dans les poches.

Marie Treps : Nicolas Dupont-Aignan se met en scène dans son intimité avec sa femme et parmi des Français avec lesquels il laisse deviner une certaine proximité. Il souligne son « engagement » en tant que maire et député au service de la « majorité silencieuse ». Son discours est ponctué de mots évoquant des valeurs intemporelles comme : « patrimoine… racine… fierté… liberté… honneur… enfance… générations ».

Arnaud Mercier : Avec ces images de paysage de France, il montre son ancrage dans le terroir. C’est un pot-pourri de mer, de montagne et de montagne, à l’image d’une droite conservatrice qui s’assume.

Jacques Cheminade : l’oracle

Marie Treps : Jacques Cheminade use de métaphores audacieuses : « mettre hors d’état de nuire les prédateurs financiers », ou encore « le reste revient à bavarder sur le pont du Titanic en naviguant droit sur l’iceberg ». Il associe les termes des jeux de hasard à la banque. Pour accompagner ces propos catastrophistes, il choisit une musique en boucle, lancinante.

Arnaud Mercier : C’est l’un des candidats qui avec son mini-budget en fait le plus pour dynamiser son clip. Il y a une vraie volonté d’argumenter, de donner des chiffres, d’offrir quelque chose de visuel.

Karine Berthelot-Guiet : Le film démarre part une « auto citation » du candidat filmé en 1995 et annonçant la crise financière. Ensuite un candidat face caméra se présente comme un oracle : celui qui avait su prédire en 1995. Ce qui suppose implicitement que ce qu’il dit en 2017 se réalisera et qu’il n’y a donc qu’un moyen d’y échapper… La citation finale du Titanic accentue l’effet catastrophiste.

François Asselineau : symbole de paix ?

Karine Berthelot-Guiet : Après une introduction sur fond de meeting avec cris des partisans et voix off, le film revient vers une image classique sur fond bleu assez clair. Le film se clôt par le visuel de l’affiche de campagne. Un film très classique là aussi. Sans beaucoup d’effets mis à part le début.

Arnaud Mercier : Il n’a pas un gros budget, mais il se donne du mal en mettant des infographies, des images animées. Il y a quand même quelques bonnes techniques de communication.

Marie Treps : François Asselineau se distingue en se présentant sur un fond vert où apparaît un rameau d’olivier qui n’est pas un symbole de victoire (c’est le laurier qui symbolise la victoire), mais de paix. Un symbole qui semble contradictoire avec son idée maîtresse : le Frexit. Après son introduction en image, il parle seul jusqu’à la fin en répétant des gestes identiques pour marteler ses propos.