Benoît Hamon va mettre un peu de Mitterrand et un soupçon de Sarkozy dans sa campagne pour la présidence de la République. Une « lettre aux Français » à quelques jours du premier tour, comme en 2012 pour le président de droite, comme en 1988 pour son prédécesseur socialiste, sera distribuée à 9 millions de personnes jeudi. « Ne vous résignez pas à voter "contre", vous méritez beaucoup mieux, alors votez pour », demande-t-il dans ce texte qui vise à se rappeler au bon souvenir des électeurs de gauche, ceux partis chez Emmanuel Macron, et ceux qui ont filé chez le mieux placé dans les sondages des deux candidats de gauche, Jean-Luc Mélenchon.

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« C’est toujours mieux de prendre des initiatives », souffle François Kalfon, directeur de campagne d’Arnaud Montebourg durant la primaire, soutien de Hamon dans le sprint de la présidentielle. Les tendances sondagières sont maussades pour le candidat PS : mardi, il était crédité de 8 % (-2 points en une semaine) selon OpinionWay, et le leader de la France insoumise de 18 % (+3 points). Un croisement des courbes initié depuis le premier débat entre une partie des prétendants à l’Elysée, le 20 mars.

Bref, la dynamique n’est pas bonne, et au PS, certains commencent à lâcher l’affaire, comme Arnaud Montebourg justement, qui devait faire le job auprès de Benoît Hamon lors d’un déplacement sur sa terre électorale de Saône-et-Loire la semaine passée. Résultat, raconte Libération, le député a trouvé le moyen de glisser que son programme de la primaire était « meilleur » et de s’énerver quand il fallait parler de la campagne, lançant qu’il n’est « pas chargé de porter une parole, donc démerdez-vous avec [Hamon] ». Que s’est-il donc (mal) passé dans la stratégie électorale de l’ancien ministre de l’Education pour en arriver là ?

Une image trop relax

Le politologue de l’IEP de Bordeaux Jean Petaux est catégorique, Benoît Hamon n’a jamais endossé le costume de présidentiable. Pire selon lui, il l’a refusé : « C’est un refoulé qui s’est manifesté jusque dans sa grammaire corporelle et son attitude, il a surjoué la normalité, disant qu’il ne serait pas l’homme-providentiel. Il y a eu une absence de prise en compte des codes électoraux. » Au Salon de l’agriculture, 20 Minutes l’avait suivi, le candidat PS était apparu très « détendu », « naturel » pour reprendre le terme de son lieutenant Ali Rabeh, provoquant bien moins de réactions, positives ou négatives, que Marine Le Pen, François Fillon ou Emmanuel Macron. « On est passé du président normal au candidat banal », illustre Jean Petaux, en rappelant la campagne de François Hollande en 2012.

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La question de l’image a également joué dans sa lutte à distance avec Jean-Luc Mélenchon. À partir des données de la boussole présidentielle de 20 Minutes et du Cevipof, Thomas Vitiello, membre du centre de recherches de Sciences Po a noté une différence de perception entre les deux candidats, défavorable à Hamon. Ainsi, les utilisateurs de la boussole pro-Hamon ont une meilleure image (c’est-à-dire « comprends les problèmes des gens et possède l’étoffe d’un président ») de Jean-Luc Mélenchon que les utilisateurs pro-Mélenchon de Benoît Hamon. « Le potentiel d’une mobilité électorale va de Hamon vers Mélenchon et pas dans l’autre sens », conclut le chercheur.

Les choix d’alliance

Courir après un accord électoral avec Europe-Ecologie-Les Verts n’a pas été la décision la plus sûre de Benoît Hamon, selon Jean Petaux : « Sa campagne est une succession de contre-sens : quand on gagne une primaire avec des positions clivantes, la première chose à faire est d’essayer de rassembler la totalité de sa famille politique. Il a fait exactement l’inverse en se désintéressant de l’aile droite, partie chez Emmanuel Macron, et en passant dix jours à convaincre Yannick Jadot. » D’autant que les Verts n’avaient peut-être pas les moyens de présenter un candidat, malgré les déclarations rassurantes de son état-major juste avant que l’accord ne tombe.

Les appels du pied à Jean-Luc Mélenchon quand les courbes des sondages étaient inverses ont aussi été une perte de temps, estime le politologue, là encore pour des questions d’image : « Faire croire que Jean-Luc Mélenchon allait se rallier, puis multiplier les propos le faisant passer pour le responsable de la division était inutile. D’une part Mélenchon a une stature autrement plus présidentiable, il n’avait pas de raison de se désister, d’autre part ça a accéléré les départs chez Emmanuel Macron. » Car la désignation de Benoît Hamon lors de la primaire n’a pas permis de trancher entre les deux lignes qui cohabitent au PS : « La césure est claire depuis 2012 entre la gauche gouvernementale et le peuple. À droite, il y a la concurrence d’une émanation de la Hollandie, et la trahison de Manuel Valls », s’agace François Kalfon.

Une campagne mal ciblée

« Il y a très longtemps que les intellectuels n’étaient plus venus travailler avec nous », s’est réjoui Jean-Christophe Cambadélis, le patron du PS, auprès du Monde fin mars. Benoît Hamon s’est entouré de multiples chercheurs et universitaires pour élaborer son programme, comme Julia Cagé pour son revenu universel, Thomas Piketty pour l’Europe et Dominique Méda sur le travail. « Il a fait une campagne ‘’bal des prétentieux’’, avec un programme élaboré dans des labos de recherche spécialistes de l’économie en éprouvette. Il y a un côté André Siegfried, pionnier de la sociologie électorale, politologue de renom, qui échoua trois fois aux législatives et ne réussit jamais à être élu même au niveau communal », observe Jean Petaux.

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François Kalfon remonte le temps, trois mois en arrière : « On aura au moins vu que le système des primaires ne marche pas, c’est structurel, il oblige à parler à son électorat socle. À la primaire de gauche, le corps électoral est plus urbain, jeune, écolo. Ce n’est pas la même chose lors de la présidentielle, il faut parler à tous les Français. »

Benoît Hamon au cours d'un meeting à Villeurbanne le 11 avril 2017.
Benoît Hamon au cours d'un meeting à Villeurbanne le 11 avril 2017. - KONRAD K./SIPA

Le socialiste l’assure, « Benoît Hamon ne ménage pas sa peine, mais il faut parler au cœur des Français, qui n’est pas le cœur des métropoles ». Aïe. Pour rappel, le slogan de campagne de Benoît Hamon promet de « faire battre le cœur de la France ». Au passage, son ancien directeur de campagne glisse que « c’est ce que faisait Arnaud Montebourg pendant la primaire ». Double aïe.

Triple aïe même quand on demande à Jean Petaux à quoi lui fait penser la campagne de Benoît Hamon : à un livre, publié en 1986 par Michel-Antoine Burnier et Frédéric Bon, devenu un best-seller politique, intitulé Que le meilleur perde : éloge de la défaite en politique. Ce manuel semi-humoristique part du postulat qu’inconsciemment, « l’objectif profond des hommes politiques, ce n’est pas la victoire, c’est la défaite ». Le rapport avec Benoît Hamon, selon le politologue de Sciences Po Bordeaux ? « Sa campagne est un plantage multi-causal, un suicide quasi en direct, accompli avec un soin particulier. »

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