Issu d’une famille de bergers, comme il l’a rappelé au cours du débat du 4 avril entre les candidats à l’élection présidentielle, le Béarnais Jean Lassalle est devenu, en 1977, maire à 21 ans du village de Lourdios-Ichère, dans les Pyrénées-Atlantiques, qu’il administre encore aujourd’hui. Membre de l’UDF et du Modem de François Bayrou, il est entré à l’Assemblée nationale en 2002, en tant que député du département.

En mars 2016, il a quitté son parti pour se lancer dans sa première candidature présidentielle. Un an plus tard, il a obtenu plus de 700 signatures pour se présenter, majoritairement soutenu par des maires de communes rurales. Jean Lassalle, 61 ans, a répondu aux questions de 20 Minutes depuis son bureau de l’Assemblée nationale, en chaussettes et avec l’accent chantant.

La question qui fâche d’un internaute, René Noël : Le président américain a ordonné des frappes contre des positions du régime de Bachar Al-Assad en Syrie, après l’attaque chimique de Khan Cheikhoun. Vous avez rendu visite au président syrien en janvier dernier. Considérez-vous que le dialogue soit toujours possible avec lui ?

Ce qu’il s’est passé à Khan Cheikhoun est un acte de barbarie absolue. Faut-il toujours discuter avec Bachar Al-Assad ? Si c’est lui qui a fait ça, il faut s’organiser pour réagir, différemment de la manière dont le fait Donald Trump. Mais je ne sais pas si Bachar est responsable. Le principal enjeu est de reconstruire la Syrie. Ce conflit est le plus complexe depuis la Seconde guerre mondiale. Il faut mettre tous les services dont dispose la France pour faire la lumière sur ce qu’il s’est passé. Je n’ai pas confiance dans l’ONU pour cela, elle dit tout et son contraire.

Vous vous opposez à toute intervention militaire française à l’étranger ?

Dans un premier temps, oui. Par la suite, je ne l’exclus pas, car la France est le parapluie de l’Europe. Essayons de comprendre pour aider. Redevenons une maman de paix. Je ne serai pas un président va-t-en-guerre, je veux que nous retirions immédiatement nos armées du Proche-Orient. La France n’est plus aujourd’hui qu’une longue et tragique chronique, condamné à passer son temps à commenter. C’est misérable. Elle a l’une des meilleures diplomaties, engageons donc une grande offensive diplomatique. Je propose aussi la création d’un quatrième corps, une armée contre la cybercriminalité, en réunissant tous les services éparpillés pour améliorer leur efficacité.

En 2013, vous avez effectué un tour de France à pied pendant huit mois. En quoi cette marche a nourri votre programme présidentiel ?

Je me suis aussi rendu dans quinze pays d’Europe. Il y a eu beaucoup de réflexion. J’ai accompagné passionnément pendant 32 ans François Bayrou. Notre duo a eu plus de longévité que Chirac et Balladur (rires). J’étais fier de cela. Nous avons failli gagner en 2007, dans cette improbable troisième voie française. Après cette marche, j’ai compris que la France ne demandait plus ça. Elle ne voulait plus avoir affaire à des politiques partisanes. Elle a peur pour ses enfants, n’a plus confiance en personne. Mais elle aspire à être réunie. J’ai donc quitté mon parti, le Modem, pour retourner le cœur du peuple et me mettre à sa disposition.

Que pensez-vous de l’atmosphère dans le pays au cours de cette campagne perturbée par les affaires judiciaires ?

C’est une campagne dégueulasse. La France ne mérite pas ça. Elle est en désarroi, elle aurait aimé que chaque candidat apporte sa part d’explication à la situation dans laquelle nous sommes. Pourquoi cette dette insolvable ? Pourquoi ce chômage de masse ? Pourquoi 750.000 entreprises françaises ont disparu en une quinzaine d’années ? Les Français veulent retrouver le chemin de la confiance. C’est ce que je propose, tranquillement, à ma manière.

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Vous vous plaignez du manque de démocratie dans le pays, en quoi ?

Nous n’avons plus de presse, elle n’est plus indépendante. Quand je lis le lendemain du débat à onze, que M. Macron a dominé de la tête et des épaules… J’hallucine, je me demande si nous avons participé à la même rencontre. Les médias sont devenus une grande usine à mensonge permanent, avec le matraquage des sondeurs d’opinion. Il suffit de savoir à qui ils appartiennent pour comprendre à qui profite le crime. La dictature de la spéculation financière à outrance, qui fait de l’argent pour de l’argent, nous éloigne de la civilisation et du respect de l’Homme. Les sondages sont là pour dire aux Français pour qui ils doivent voter. Macron, Fillon, tous ceux qui ont eu la chance d’être choisi par le système. Où a-t-on vu ça ? En ex-URSS peut-être, ou sous l’administration Pinochet.

Vous souhaitez changer une bonne partie des accords européens et abaisser la participation de la France au budget de l’UE, le tout en restant dans l’Union européenne. Est-ce réalisable avec l’accord des 27 autres pays ?

L’Europe ne discute plus depuis vingt ans. Aucun président n’a essayé de négocier, ils ont tous accepté la facilité, la pensée unique, pour ne pas être inquiétés. On a tout fait aux peuples, y compris ne pas respecter leurs votes, comme celui des Français en 2005. Les opinions publiques ne suivent plus. Je veux parler directement avec les chefs d’Etat et de gouvernement dans une organisation type « Europe des nations ». Je n’ai pas suffisamment confiance dans la Commission européenne, présidée par Jean-Claude Juncker, l’homme qui a blanchi le plus d’argent sale au cours de ces vingt dernières années à la tête du Luxembourg.

La France est un pays majeur, si elle ne reprend pas l’initiative, nous allons à la catastrophe. Je ne menacerai pas, mais je rappellerai à nos frères européens que nous payons le parapluie militaire depuis des décennies et à Mme Merkel l’énergie que nous lui vendons pour pratiquement 1 euro symbolique. Des cabris vont sauter sur leurs chaises, comme disait le général De Gaulle. Mais l’Europe ne s’est jamais fait mal à débattre, elle se fait mal quand elle ne se dit plus rien.

Vous dénoncez dans votre programme « la politique mondiale de la spéculation financière, servie par une technostructure corrompue ». À qui ou à quoi faites-vous référence, et que comptez-vous faire contre la financiarisation de l’économie ?

Je vois aujourd’hui les bénéfices de la BNP et du Crédit agricole, alors que je sais aussi ce qu’a fait le contribuable français pour les sauver du naufrage il y a quelques années. Maintenant, si on a besoin de 3.000 euros pour lancer un jeune, c’est « niet » à tous les coups. Pour lutter, cela passe par le retour à des marges de manœuvres financières et politiques que la France n’a plus aujourd’hui. Sans cela, nous ne pouvons strictement rien, il n’y a aucune chance. J’ai besoin de mobiliser un avoir pour mener une grande bataille. Il faudra remettre 10 à 15 % de fonds publics dans la plupart des sociétés du CAC 40, dont certaines ont un caractère régalien, pour ne pas les laisser aux fonds de spéculation seuls.

Jean Lassalle en meeting à Saint-Viaud, en Loire-Atlantique, le 27 mars 2017.
Jean Lassalle en meeting à Saint-Viaud, en Loire-Atlantique, le 27 mars 2017. - DAMIEN MEYER / AFP

Vous voulez décréter un moratoire sur la dette française. La jugez-vous en partie illégitime ?

Oui, mais j’ai besoin de le vérifier et de le démontrer. J’ai besoin de comprendre pourquoi, depuis la présidence de M. Pompidou, nous empruntons en payant un taux d’intérêt à une banque centrale. Avant, il n’y avait pas ce taux d’intérêt. Cela permettra de savoir à qui nous devons cet argent, et donc d’où vient cette dette de la dette de la dette. Il y a là quelques économies à faire, effectivement.

Votre programme comporte un volet sur l’Afrique, notamment la fin de la supervision par le Trésor français du franc CFA, utilisé par quatorze pays du continent. Cette monnaie est une forme de poursuite du colonialisme ?

Totalement. C’est fait pour. Il y a quelques bons aspects qui peuvent être favorables à la marge pour les pays concernés. Mais dans sa conception même, c’est la Françafrique, c’est dans la continuité des politiques de colonisation. Je veux une Afrique vivante. Elle aura 800 millions de jeunes dans vingt-cinq ans. Concentrons l’ensemble des crédits éparpillés partout pour que les Africains puissent exploiter eux-mêmes les immenses richesses de leurs pays, qu’elles ne soient pas systématiquement pillées comme aujourd’hui par les Chinois, ou par les Britanniques et nous les siècles derniers.

Que proposez-vous pour les communes françaises, l’un de vos thèmes de campagne ?

La France doit se réorganiser. Elle est assise entre deux fauteuils aux barreaux sciés : d’une part l’Etat français, un tumulte devenu inutile, d’autre part, l’Union européenne, sans direction et sans organisation. Je veux reconstruire un Etat, allégé et adapté aux circonstances, afin de porter ma parole, si je suis élu, au-delà de nos frontières. Il nous faut une administration efficace sur l’ensemble du territoire. Il y a trop de fonctionnaires à Paris. Ceux à Bercy, à Matignon, dans les différents cabinets ministériels, seront plus utiles sur le terrain.

Vous voulez faire de l’agriculture « une grande cause nationale » placée directement sous l’autorité du président de la République. Quelles mesures prendriez-vous pour aider les agriculteurs ?

Les agriculteurs ont des stocks de papiers à traiter, ils sont accablés par les formulaires, les directives, les interdictions incompréhensibles. Ils n’ont plus le temps de s’occuper de leurs brebis, de leurs vaches, de leurs fraises. Il faut alléger tout cela, et aider à retrouver un juste prix agricole. Pour cela, je veux une grande réflexion qui engage l’ensemble du pays : voulons-nous encore avoir du lait dans dix ans, ou voulons-nous vivre dans un milieu totalement chloroformé ? Il faudra un plan sans précédent pour sauver les agriculteurs, mais aussi les artisans, les commerçants, tous ces métiers de la campagne.