Présidentielle: A Donzy, la ville qui vote comme la France, «Marine Le Pen va finir très haut»

REPORTAGE « 20 minutes » vous emmène dans une ville au comportement électoral particulier (1/3)...…

Julien Laloye

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Chez Didier

Chez Didier — J.L.

De notre envoyé spécial à Donzy (Nièvre)

C’était le premier arrêt programmé à notre arrivée, un matin ensoleillé des premiers jours d’avril. Le terrain de foot de Donzy, qui n’a pas vu passer une tondeuse depuis longtemps, si l’on observe la profusion de pissenlits dans les deux surfaces de réparation. De ce que l’on raconte, il était mieux entretenu à l’époque où François Mitterrand venait se poser en hélicoptère, le dimanche après-midi, pour visiter son ami Henri Clément, une figure politique de la région.

C’était le temps où Donzy, comme la Nièvre, choisissait le camp socialiste sans se poser de questions. Aujourd’hui, ce village de 1.700 âmes choisit simplement le même camp que la France. Donzy incarne en effet l’une de ces « villes miroir » du corps électoral depuis 1981, le fantasme d’une petite France dont le vote annoncerait celui du reste du pays, parfois au centième près.

Le terrain de foot et un montage gênant
Le terrain de foot et un montage gênant - J.L.

En 2007, par exemple, le dépouillement du bureau local avait donné les douze candidats dans des ordres de pourcentage presque calqués sur la carte nationale. Une prouesse que ne s’explique toujours pas Jean-Paul Jacob, le maire divers droite de la commune. «  On ne peut pas dire qu’on soit tout à fait représentatifs du pays. Ici, c’est un village rural, avec beaucoup d’agriculteurs, des personnes plutôt âgées et pratiquement aucune immigration. » Le copié-collé avait d’ailleurs moins bien fonctionné cinq ans plus tard (Sarkozy devant Hollande au premier tour localement).

Un peu de géographie
Un peu de géographie - Infographie

Mais, chut, il ne faudrait pas épuiser le filon. A Donzy, on attend avec impatience les années électorales. Les médias s’y pressent en nombre, surtout les étrangers, tous attirés par les deux fortes têtes du village. Frédéric, producteur de foie gras, et Jean-Michel, le propriétaire de la quincaillerie du centre-ville. Les deux hommes ne sont d’accord sur rien et ne s’adressent pas vraiment la parole.

Le premier roule pour Macron, le deuxième roule ne cache pas ses sympathies pour l’extrême droite. « Il aurait vu une chèvre avec marquée ni droite ni gauche dessus qu’il aurait voté pour elle », raille Jean-Michel, venu de Haute-Savoie il y a cinq ans. « Les vrais frontistes, ce n’est pas la peine d’essayer de les convaincre », répond Frédéric, donziais depuis toujours. « Le seul truc qu’on peut faire, à la rigueur, c’est d’éviter le pire. Je dis parfois à mes voisins "Va donc pas voter plutôt que de faire une connerie". »

« Encore une norme européenne à la con »

Entre les deux, c’est souvent Didier qui fait l’arbitre. Didier tient le bistrot le plus en vue de la place Gambetta. Un type adorable, pour de vrai. Plus qu’un an à tirer avant la retraite, nous dit-il. A condition de revendre le fonds de commerce : « Si j’en tire 50.000 euros ce sera pas mal. » Mais avant, il faudra refaire les toilettes, trop courtes de 2 centimètres pour être adaptés aux handicapés. « Encore une norme européenne à la con ». L’Europe n’a pas bon dos, ici. A cause d’elle, entre autres choses, « Marine Le Pen sera en tête et elle fera entre 40 et 50 % au deuxième tour ici », pronostique Didier, au doigt mouillé. C’est qu’il en voit défiler du monde, toute la journée. Des agriculteurs, des anciens, des commerçants.

La place Gambetta, sans jour de marché
La place Gambetta, sans jour de marché - J.L.

Ce matin-là, on tombe sur Caroline, qui a monté un cabinet d’esthétique juste en face. Cette mère de trois enfants se place à droite sur l’échiquier politique, mais elle avait voté Hollande en 2012 « pour faire barrage au FN ». « Parce que moi, les extrêmes, ce n’est pas mon truc. Mais je comprends les gens qui se laissent tenter, il faut que ça change. J’arrive à peine à me payer six mois par an, et l’an passé, le RSI [régime social des indépendants] m’a tiré la moitié de mon bénéfice, 7.000 euros. Toutes ces charges, ça vaut pas le coup de travailler, déjà qu’ici, c’est pas facile. »

Vincent peut en témoigner. A 33 ans, le jeune homme a fait le choix de revenir à Donzy après une belle expérience en Nouvelle-Calédonie, « où on peut monter une entreprise en une matinée ». Un choix forcé. Sa grand-mère a besoin qu’on s’occupe d’elle, et sa toute petite retraite ne permet pas de financer un placement en maison médicalisée. « Ou alors, il faudrait vendre la maison familiale ». Vincent touche le RSA et file des coups de main à droite à gauche, au noir.

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Il aimerait bien un job plus stable, mais la dernière fois, Pole emploi lui a proposé un contrat de 12 heures par semaine… à Clermont-Ferrand, à trois heures de route. « Je fais comment pour ma grand-mère ? Dès que je peux, je partirai à l’étranger, la France, c’est un pays bloqué, on ne peut rien faire. Le FN, c’est pas ma came, mais il faut taper du poing sur la table. Chez Hamon, il y a des trucs qui me plaisent, mais c’est comme s’il n’arrivait pas à se faire entendre. Peut-être Mélenchon, il faut voir ».

« Je n’ai voté qu’une fois, c’était pour de Gaulle »

Le leader de La France insoumise a son petit succès dans les rues du village, comme les abstentionnistes, dont certains purs et durs : le « Je n’ai voté qu’une fois, et c’était pour de Gaulle » nous fera la journée. Cependant, les indécis restent de loin les plus nombreux. Sûrement « un vote caché pour le FN », croit savoir Frédéric, notre producteur de foie gras, qui nous demande si on a trouvé quelques macronistes dissimulés derrière leurs volets. Lui imagine la candidate frontiste autour des 35 % au premier tour.

Au bout de la rue, l'église de Donzy
Au bout de la rue, l'église de Donzy - J.L.

Un scénario noir qu’aurait du mal à saisir le maire Jean-Paul Jacob. Il y a bien ce problème de médecin à remplacer avant la fin de l’année (le seul qui reste va sur ses 68 ans), mais pour l’édile, Donzy ne s’en tire pas si mal, avec son Intermarché, son collège, sa poste, et sa maison de retraite, plus gros pourvoyeur d’emploi du secteur.

« L’un dans l’autre, il fait plutôt bon vivre à Donzy et les gens arrivent à vivre, même de manière très modeste. Mais, comme tout le monde, je constate une libération de la parole chez quelques personnalités locales qui n’ont aucune honte à répéter qu’ils votent FN. Forcément, les autres finissent par se dire "si lui le fait, pourquoi je le ferais pas". »

Celle-là, elle est pour Jean-Michel, qui ne se démonte pas pour autant. « Ici, on vit le déclin tous les jours. La mondialisation a fait trop de perdants et les gens en ont ras le bol. Macron, il va faire un four. Un ancien banquier qui était ministre de l’Economie sous Hollande, à part les bobos parisiens, qui va voter pour lui ? Le Pen va finir très haut ».

« Macron, à part les bobos parisiens, qui va voter pour lui ? »

Personne, pourtant, ne semble réellement s’alarmer à l’idée d’une victoire du FN : « Si Marine Le Pen remportait la présidentielle, il y aurait une cohabitation », imagine Pierre de Jean. Ce patron a hérité de l’entreprise familiale, la fabrique de parapluies haut de gamme Guy de Jean, installée dans la zone artisanale à l’entrée de Donzy. Une quinzaine d’employés et des produits qui se vendent bien, notamment en Russie et en Chine. « C’est sûr que ça m’embêterait de quitter l’euro. On sent une atmosphère de repli sur soi qui n’est pas saine. Moi, je suis pour un monde mondialisé, avec certaines règles pour le contrôler, certainement. »

Entre les lignes, on comprend que le manque d’exemplarité de François Fillon l’a déçu, et que Macron ne le convainc pas, même si le candidat d’En marche ! ne le rebute pas autant que Mélenchon. Ce dernier aura au moins un bulletin de vote dans la famille de Jean : Catherine, l’épouse « séduite par son combat pour l’écologie ».

Catherine et Guy de Jean
Catherine et Guy de Jean - J.L.

« Si on devait sortir de l’euro, l’entreprise survivrait »

Un peu plus bas, à la carrière de la Grosse-Borne, où l’on travaille la pierre du donziais, Evelyne Monnot, une autre cheffe d’entreprise, tient un discours différent : « L’euro, on n’en sortira jamais, mais si c’était le cas, on survivrait. L’Europe ne nous protège pas. Quand on compare le prix de revient de ce qu’on produit par rapport aux prix à la baisse pratiqués l’étranger, ça fait mal. Ce qu’il nous faut, c’est quelqu’un qui remette de la flexibilité pour les petites entreprises ».  Tout cela ressemble furieusement au programme économique du FN. A la question de savoir si elle va voter pour Marine Le Pen, Evelyne répond par une moue rieuse et une pirouette : « Allez savoir. » On sait un petit peu, déjà.