En 2012, Philippe Poutou, candidat du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), ex-Ligue communiste révolutionnaire, n’était encore que le successeur du plus médiatisé Olivier Besancenot. Cinq ans plus tard, l’ouvrier de l’usine Ford de Blanquefort, en Gironde, entame sa deuxième et dernière campagne présidentielle avec une notoriété accrue. Il a répondu aux questions de 20 Minutes sur l’élection et son programme.

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Que vous inspire la situation en Guyane ? Est-ce un symbole pour vous ?

C’est une bonne nouvelle de voir que la population relève la tête et trouve la force de se battre. La situation est plus difficile en Guyane qu’en métropole, il y a plus de pauvreté, de chômage, des services publics dans un état lamentable. Les manifestants montrent que pour pointer les problèmes et changer les choses, la population doit se mobiliser. Ce sont les mêmes problèmes que l’on évoque dans la campagne électorale. Avec une dimension supplémentaire en Guyane, qui est la question des rapports coloniaux et de l’émancipation des peuples. Le NPA revendique le droit à l’autodétermination, et ce n’est pas à nous de décider quelle forme cela doit prendre.

Vous avez eu plus de difficultés qu’auparavant pour obtenir les parrainages, contrairement à la candidate LO Nathalie Arthaud. Pourquoi ?

Lutte ouvrière commence sa recherche de parrainages plus tôt que nous. Est-ce que ça suffit à expliquer nos difficultés ? Je ne sais pas, mais nous avons effectivement eu plus peur que d’habitude, les signatures ont été récoltées de justesse. La loi s’est durcie, avec des petits détails bien pensés pour mettre plus de pression sur le dos des élus. Dans un contexte de ras-le-bol généralisé, ces élus aussi en ont marre des affaires et expriment un rejet global en refusant de parrainer qui que ce soit, ce qui paradoxalement nous éclabousse. Mais à force de dialogue, nous avons pu convaincre par un constat de dégradation de la société.

Vous vous rendrez encore à l’usine Ford d’ici le premier tour ?

Pas pendant les cinq semaines officielles de campagne. Plus depuis le mardi 21 mars exactement. Je suis en suspension de contrat, ce n’est pas faisable d’être à l’usine, et dans les médias et les meetings en même temps. J’ai tenu le plus longtemps possible pour y bosser, c’était important pour ma famille et moi, mais maintenant je suis totalement dans la campagne.

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Comment vivez-vous cette campagne présidentielle par rapport à 2012, et votre notoriété plus importante qu’il y a cinq ans ?

Ce sera certainement la dernière, j’avais déjà dit que la première serait la seule (rires). Mes camarades me disent que c’est plus facile qu’en 2012 car je suis plus connu, mais d’un point de vue personnel, je refuse toujours cette posture de l’hyperpersonnalisation que veut la course à la présidentielle. Je suis un porte-parole plus qu’un candidat. Le super-président qui va changer les choses tout seul, ça n’existe pas. Nos projets politiques sont à plus long terme, c’est une contestation de société. Nous voulons montrer qu’il existe d’autres possibilités que de subir, que nous pouvons prendre les choses en main et nous organiser.

Philippe Poutou le 25 mars 2017 à Bayonne, au cours d'une manifestation en faveur de prisonniers basques.
Philippe Poutou le 25 mars 2017 à Bayonne, au cours d'une manifestation en faveur de prisonniers basques. - Bob Edme/AP/SIPA

Vous êtes le seul candidat à la présidence de la République qui veut supprimer le poste de président de la République. Pourquoi, et quelles réformes des institutions proposez-vous ?

Nous ne voulons pas de la fonction présidentielle car elle est profondément antidémocratique. Nous défendons une idée de démocratie directe, d’un pouvoir collectif avec une représentation plus large, à l’opposé d’un système où tout est décidé en haut. Pour les recettes dans l’immédiat, nous défendons, bien que cela ne suffise pas, le non-cumul des mandats et la proportionnelle intégrale.

Le programme du NPA indique que le système actuel est « antidémocratique » et « corrompu », et qu’il faut « mettre à bas la Constitution de la Ve République, imposée sans le moindre débat après le coup d’État de De Gaulle en 1958 ». Estimez-vous que la France n’est pas ou plus une démocratie ?

De moins en moins. Du point de vue de la liberté d’expression, si, parce qu’on peut se présenter à une élection en appelant à renverser le capitalisme, la preuve. On peut voter aussi, on a cet espace, mais on ne contrôle rien sur les décisions prises après le vote. Nous devons subir les politiques ultralibérales, et ça, ce n’est pas démocratique. Regardez la répression du mouvement social contrela loi Travail, des syndicats, des zadistes. On assiste à des choses qui ne se passaient pas il y a vingt ans. Enfin, il y a l’état d’urgence, le pas supplémentaire au nom d’une bataille soi-disant contre le terrorisme, alors qu’il y a surtout une volonté de museler la population. On nous prépare à une société policière, plus dure, plus violente qu’aujourd’hui. C’est une évolution totalitaire.

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Justement, votre souhait d’un désarmement de la police n’est pas très bien reçu dans l’opinion publique…

C’est une proposition à contre-courant qui ne passe pas, on le voit bien, parce que les gens ont intégré l’idée que pour répondre à la violence, il faut plus d’armes. C’est un engrenage qui ne fait qu’apporter plus de violence. Le NPA dit qu’il faut désarmer la police, on nous répond « lutte antiterroriste ». Ça n’a rien à voir, ce n’est pas le policier qui fait sa ronde dans les quartiers qui s’occupe de la lutte antiterroriste. Quand on justifie l’armement de cette police-là dans les quartiers populaires, c’est pour viser une population au chômage, pas des terroristes. Au nom de cette lutte contre le terrorisme, on légitime l’usage de la violence contre une partie de la population qui n’est en rien responsable et qui subit en plus la crise. Il faut une réponse sociale, ce n’est pas la police qui fera baisser le chômage dans ces quartiers.

Passage aux 32 heures, création d’un million d’emplois publics, augmentation du SMIC à 1.700 euros et de tous les salaires de 300 euros… Comment mettrez-vous en place ce programme ?

Si les décisions économiques sont prises par une poignée de riches qui ont toute latitude parce qu’ils possèdent les moyens de production, ça ne fonctionne pas. C’est pour cela que l’on discute de l’idée de réquisitions de secteurs entiers de l’économie de manière à ce que cette économie réponde aux besoins de la population, ce qui n’est pas du tout le cas aujourd’hui. Mais ça suppose une dynamique sociale : imposer le respect des droits de la population - droit à l’emploi, au logement, à un accès gratuit à la santé - et discuter d’une réorganisation de la société. En haut, il faut une confrontation avec les possédants pour mettre en place une redistribution des richesses, et en bas, la capacité de défendre ses intérêts pour imposer une autre politique.

Philippe Poutou en meeting pour le NPA à Besançon le 28 mars 2017.
Philippe Poutou en meeting pour le NPA à Besançon le 28 mars 2017. - SEBASTIEN BOZON / AFP

Le NPA prône l’interdiction des licenciements et des suppressions de postes, ainsi que la mise en place d’un contrat unique sur le modèle du CDI. Vous visez les grandes entreprises par ces mesures, mais elles s’appliqueraient aussi aux PME et TPE. Avez-vous le même discours dans les deux cas ?

Je parle avant tout des grosses entreprises multimilliardaires. Celles du CAC 40 qui ont fait 75 milliards d’euros de bénéfice en 2016, et qui ont versé 55 milliards de dividendes à leurs actionnaires. Je passe sur l’évasion fiscale et l’augmentation de la fortune des milliardaires français, les chiffres et l’argent sont là. Pour les petits patrons, les artisans, les agriculteurs, ceux qui trinquent, nous proposons une cinquième branche de la Sécurité sociale qui permettrait, quand il y a des difficultés économiques, d’assurer le maintien du revenu du salarié et/ou du petit exploitant.

Ce qui signifie, pour renforcer le financement de la Sécu, de mettre fin à la triche et à toutes les exonérations de cotisations sociales que ne payent plus les grandes entreprises. L’objectif est de ramener la richesse au producteur. L’artisan, le petit paysan, le petit patron, lui, il produit de la richesse. L’actionnaire ne produit rien, mais il absorbe la richesse en tant que possédant. Ce n’est pas une opposition ouvrier contre petit patron, c’est producteur contre exploiteur.

Le NPA rejette tous les traités de libre-échange « dont ceux de l’UE ». Dans le même temps, vous vous prononcez pour la libre circulation des personnes. Quelle Europe souhaitez-vous ?

Nous sommes en phase avec beaucoup de gens à gauche sur le fait que l’Union européenne est à combattre telle qu’elle est. Mais dans le même temps, nous sommes pour une Europe des peuples, de la solidarité et de la coopération. Il ne s’agit pas de se retrancher derrière nos frontières. Nous voulons une uniformisation des droits des travailleurs européens, ainsi que de la fiscalité pour empêcher les paradis fiscaux et les délocalisations au sein de l’UE. Cela repose une nouvelle fois sur un rapport de force différent, sur une mobilisation sociale, en France, en Grèce, en Espagne. Nous ne sommes pas utopistes, cela ne viendra pas d’en haut.

La question qui fâche d’un internaute, Elliott Evrin : « Si vous ne croyez pas à l’élection présidentielle, pourquoi ne vous retirez-vous pas au profit de Jean-Luc Mélenchon pour maximiser les chances de la gauche ? »

Nous avons des points communs avecJean-Luc Mélenchon, des revendications sociales proches, une même volonté de sortir du nucléaire, je le reconnais. Nous militons avec des membres du Front de gauche et de la France insoumise dans les syndicats et les manifestations. Pour la plupart, nous sommes du même camp social. Sauf que Mélenchon ne veut voir qu’une tête derrière lui, et surtout, à aucun moment il n’entre en confrontation avec les possédants et le capitalisme, à aucun moment il ne parle d’expropriations et de mobilisation sociale.

Au NPA, nous sommes pour l’accueil des migrants, pour la liberté de circulation et l’ouverture des frontières. C’est utopique, nous l’assumons, mais nous préférons cela au piège du chauvinisme, qui consiste à laisser croire que derrière des frontières il y aurait une protection, ce qui est faux et dangereux. Nous prônons une politique internationaliste de solidarité entre les peuples.​

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