Elections législatives: Vous avez interviewé Sylvain Crépon, spécialiste de l'extrême droite

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Publié le 14 juin 2012.

VOS QUESTIONS - Le sociologue était l'invité de la rédaction...

[Le chat est terminé] 

Raoulte: La montée du FN peut-elle bousculer la vision économique ultra-libérale de l'UMP ?
Selon les périodes, le FN a défendu une vision ultralibérale de l’économie, l’interventionnisme d’Etat, la défense des acquis sociaux, etc. L’économie est sans doute le domaine où il est le plus inconstant. C’est donc sans doute le domaine où un terrain d’entente sera le plus facile à trouver avec l’UMP. Plus difficile seront les négociations, si jamais elles ont lieu, sur les questions européennes (sortie de l’UE et de l’euro, fermeture des frontières, etc.).
 
Jeteyo: Un des arguments du FN et de ses militants est de dire, pour convaincre les électeurs : “Nous, on ne nous a jamais essayé, alors votez pour nous, et vous verrez, on ne sera pas et ne fera comme les autres". Par ailleurs, Marine Le Pen dit sans cesse que le FN n'est pas un parti d'extrême droite. Qu'en pensez-vous? 
De par ses idées nationalistes, le FN est toujours, selon moi, dans une logique d’extrême droite, même si plusieurs de mes collègues politistes ou sociologue ne pensent pas comme moi. Il faut ainsi savoir que la préférence nationale, ou la réforme du code de la nationalité, qui figurent dans son programme, s’avèrent anticonstitutionnelles et donc incompatibles avec les valeurs républicaines puisqu’elles reposent sur une logique ethnique de la citoyenneté. Maintenant, si les électeurs frontistes plébiscitent les idées phares du FN, la grande majorité convient que ce parti n’est pas en mesure aujourd’hui d’accéder au pouvoir de par l’inanité de son programme. D’où l’énergie que déploie l’équipe de Marine Le Pen à se donner une crédibilité en matière économique et sociale.
 
Garfield: Avez-vous eu l'occasion de lire le livre de Claire Checcaglini «Bienvenue au Front»? Si oui, quel est votre avis sur sa vision du FN?
A titre personnel, je ne partage pas cette méthode d’investigation qui consiste à enquêter de façon masquée. Pour des raisons déontologiques, j’ai toujours mené mes propres enquêtes au sein du FN à visage découvert, en expliquant ma démarche et en précisant même que je ne partageais pas les idées de ce parti. Je travaille toujours dans le respect des personnes que j’étudie, quoi que je pense de leurs idées. Maintenant on ne peut nier que ce type d’investigation permet d’obtenir des informations qu’il serait impossible d’obtenir autrement.
 
Jordan: On stigmatise les méthodes de l'UMP pour récupérer les électeurs du FN, certes cela est fait dans un seul but démagogique, mais lorsque l’on voit les récents résultats des partis d'extrême droite en Europe, n'est-il pas primordial de récupérer ces électeurs (à droite ou à gauche) afin d'éviter l'arrivée d'un extrême au pouvoir?
Il est évident que les partis de gouvernement doivent récupérer cette partie de l’électorat qui s’est tournée vers les extrêmes. Mais récupérer les idées des partis extrémistes serait électoralement et donc, politiquement, suicidaire. Ainsi en Europe, tous les partis de droite qui ont tenté de récupérer les idées de l’extrême droite ont perdu les élections, puisque cela a contribué à légitimer cette dernière.
 
Gérard: Droite et extrême droite étaient depuis l'après-guerre deux espaces politiques distincts. Une frontière séparait la droite républicaine de l'extrême droite. Qu'en est-il aujourd'hui, une droite extrême, au périmètre plus large que l'extrême droite traditionnelle,  n'a-t-elle pas repris l'essentiel du  programme de cette extrême droite historique?
La question de l’alliance entre droite et extrême droite s’est toujours posée dès lors que cette dernière émergeait électoralement. C’est ce qu’on a vu depuis l’émergence électorale du FN dans les années 1980. Des alliances ont d’ailleurs déjà eu lieu. Si cette question des alliances se pose aujourd’hui en sous-main et à un niveau local, il est vrai que Nicolas Sarkozy, sous l’influence de son conseiller Patrick Buisson, a contribué à légitimer les thèses du FN en les reprenant à son compte. Jusqu’ici, la droite de gouvernement s’articulait entre deux pôles, les centristes et les gaullistes. Le troisième pôle de la droite, les nationalistes incarnés aujourd’hui par la FN, étant à l’écart du pouvoir. Si la porosité idéologique qui se fait jour entre UMP et FN depuis quelques années continue sur la même lancée, on risque d’assister dans les prochaines années à une reconfiguration de la droite autour du pôle nationaliste. Et il n’est pas sûr que ce serait le meilleur moyen pour la droite de revenir au pouvoir, tant les valeurs républicaines sont ancrées dans les consciences.
 
Bobysponge: Les partis d'extrême droite ou d'extrême gauche sont-ils indispensables à un pays?
Idéalement, les extrêmes ne sont pas indispensables dans des pays démocratiques. Dans le même temps, leur donner la parole est un gage de bonne santé démocratique, du moins jusqu’à un certain point. C’est pourquoi, après guerre, les démocraties européennes ont reconsidéré leurs législations afin de se garder de tout risque extrémiste. Maintenant, on peut convenir que les extrêmes pointent parfois les dérives dans lesquelles s’engouffrent certaines démocraties, qu’il s’agisse de la corruption, du clientélisme politique, autant de fléaux qui ont permis l’ascension du FN par exemple à Hénin-Beaumont.
 
Westboy: Un durcissement de la législation à l'égard du racisme en général, aurait-il un impact positif sur la cohésion des diversités au sein de la France ou aurait-il vocation à aggraver les clivages et augmenter la proportion des votes extrémistes?
La législation actuelle n’a pas besoin à mon sens d’être renforcée. Les dirigeants du Front national ont souvent été condamnés lorsque leurs propos étaient explicitement racistes. Le problème est que l’extrême droite a développé une sémantique très subtile pour évoquer le «problème de l’immigration». Ainsi le mot «race» a été banni de son vocabulaire, remplacé par celui de «culture». Récemment, il s’est opposé à l’islam au nom de la défense des valeurs républicaines. Dès lors, la riposte juridique devient compliquée. La pédagogie sur le véritable sens des valeurs républicaines, que le FN usurpe, de même que la prise en compte des inquiétudes de l’électorat frontiste qui vit la précarité au quotidien me semblerait des orientations bien plus efficaces.
 
LeKhmerVert: Quelles sont les catégories socioprofessionnelles les plus représentées au FN? Les militants FN que je connais sont plutôt retraités, chômeurs, bénéficiaires du RSA. Cet échantillon est-il représentatif ?
D’un point de vue global, le FN attire les catégories les plus précaires. C’est le premier parti chez les ouvriers, avec plus de 30%. Il attire également beaucoup les employés, les chômeurs. C’est aussi un parti qui attire les non diplômés. Ainsi, plus de 30% des non bacheliers votent FN, le chiffre tombant à 15% pour ceux qui sont titulaire du Bac. C’est souvent un électorat précarisé, désenchanté, qui ne croit plus à la politique. Cet électorat est d’ailleurs sensiblement le même que celui des abstentionnistes. On retrouve par ailleurs le monde de la boutique, commerçants et artisans. Géographiquement il se situe dans les zones périurbaines pauvres, situées entre 20 et 80 Km des grandes villes. Jusque récemment c’était un électorat majoritairement masculin. Mais cette dimension s’est atténuée avec Marine Le Pen, hommes et femmes votant désormais à parité pour elle.
 
Pere Plexe: Selon moi, le FN aura sans doute des élus au parlement. Ce début de normalisation ne risque-t-il pas d'être aussi le début des déceptions pour une frange de sympathisants, voyant le parti prendre des positions, voter telle ou telle mesure, s'opposer à telle ou telle autre personnalité politique?
C’est un vieux débat. Beaucoup pensent qu’en étant présent à l’Assemblée nationale, le FN montrerait l’inanité de ses propositions et l’incompétence de ses cadres. A l’inverse, on peut penser qu’avec des députés, même une poignée, il obtiendrait une visibilité médiatique très forte, ce qui donnerait un écho certain à ses idées. Ce qui est sûr, c’est que cela obligerait le FN à sortir de sa posture purement protestataire et faire des propositions concrètes. On aurait dès lors une idée beaucoup plus précise de ses intentions politiques et, par extension, de l’anticonstitutionnalité de son programme.
 
Gnanda: Je ne suis pas un électeur de Marine Le Pen mais je la respecte et m'interroge: La stigmatisation des électeurs du FN et leur mise à l'écart n'ont-elles pas l'effet inverse de celui escompté c'est à dire de renforcer ce parti? 
La stigmatisation dont vous parlez est en fait à double tranchant. Jean-Marie Le Pen l’utilisait à travers ses provocations afin de capter l’attention médiatique sur sa personne d’une part, et d’autre part afin de maintenir le cordon sanitaire dressé autour de son parti et marginaliser ceux de ses lieutenants qui étaient prêts à faire des alliances avec la droite de gouvernement. Dans le même temps, cette stigmatisation empêchait que ce parti arrive au pouvoir. En jouant sur la dédiabolisation, sa fille tente de sortir de cette logique afin d’amener son parti au pouvoir. Seulement elle risque, ce faisant, de couper son parti de son électorat protestataire et de se marginaliser électoralement.
 
Il est vraisemblable que le FN n’aura que deux ou trois députés, voire aucun dimanche prochain. On sera donc loin de la vague annoncée par Marine Le Pen dans les semaines précédent la campagne. Pour autant, on ne peut nier qu’une fois encore le parti frontiste a réussi à capter l’attention médiatique et à faire en sorte que le débat tourne autour de ses idées et de son programme. A défaut d’une victoire politique, on peut donc parler d’une première victoire idéologique, dont la transformation politique dépendra du comportement à moyen et long termes de la ligne définie par l’UMP à son égard. Si le rapprochement devenait trop patent, on peut gager que la gauche sera au pouvoir pour encore un bon bout de temps. 

Merci toutes ces questions pertinentes et désolé à celles auxquelles je n’ai pas pu répondre.
 

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Présentation du chat:

Peu mobilisés lors du premier tour des élections législatives le 10 juin, les électeurs prendront à nouveau le chemin des urnes ce dimanche 17 juin.

A cette occasion, la rédaction de 20 Minutes vous propose de poser toutes vos questions à Sylvain Crépon, docteur en sociologie et chercheur à l'université Paris-Ouest-Nanterre, spécialiste de l’extrême droite et du Front national.

Sylvain Crépon est notamment l’auteur d’ «Enquête au cœur du nouveau Front National» (Nouveau Monde éditions, mars 2012) et de «La nouvelle extrême droite - enquête sur les jeunes militants du Front National» (L’Harmattan, 2006).

>> Quelle est la stratégie du FN lors de ces élections législatives? Comment l’UMP se positionne-t-il par rapport au FN? Y aura-t-il des députés FN à l’assemblée nationale?

Posez vos questions à Sylvain Crépon dans les commentaires, ou écrivez-nous à reporter-mobile@20minutes.fr

C. La.
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