Vous avez interviewé le politologue Eddy Fougier au sujet de l'entre-deux-tours

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Publié le 26 avril 2012.

VOS QUESTIONS - Le politologue et chercheur à l'Iris était l'invité de la rédaction de «20 Minutes» ce jeudi dès 15h...

Le chat est terminé

Pourquoi les instituts de sondage n'ont toujours proposé, bien avant que Sarkozy ne soit candidat, qu'un seul deuxième tour possible : Sarkozy Vs Hollande?
Ils l’ont fait parce que a priori, N. Sarkozy et F. Hollande étaient les deux candidats qui se détachaient dans les enquêtes d’intentions de vote, même si à une certaine période, M. Le Pen a pu dépasser le président sortant. On peut noter tout de même qu’au-delà des instituts de sondage,  les “observateurs”, que N. Sarkozy se plaît tant à décrier en ce moment, envisageait sérieusement les scénarios d’un nouveau 21 avril (Sarkozy-Le Pen au 2d tour) ou plus vraisemblablement d’un 21 avril à l’envers (Hollande-Le Pen au 2d tour). On peut même penser que si N. Sarkozy n’avait pas fait une campagne aussi marquée à droite, il aurait peut-être été dépassé par M. Le Pen le 22 avril.
 
Le refus de Nicolas Sarkozy de faire “alliance ou accord” avec le FN pour les législatives aura t-il un impact sur le report des voix des citoyens qui ont voté pour Marine Le Pen?
Nicolas Sarkozy semble un peu “coincé” entre son souhait d’attirer le maximum de suffrages qui se sont portés sur Marine Le Pen au 1er tour, tout en ne s’aliénant pas trop les suffrages favorables à François Bayrou. On voit bien que la droitisation du discours de Nicolas Sarkozy semble ainsi avoir atteint sa limite là avec le refus d’un accord de désistement avec le FN ou encore le refus de prendre des membres du FN au gouvernement. S’il avait franchi cette limite, il est évident que les électeurs centristes auraient fui à toute jambe, ainsi qu’une partie notable de ses électeurs du 1er tour, à savoir les 36% qui refusent toute forme d’alliance entre le FN et l’UMP, selon le sondage publié par les Echos cette semaine. Est-ce que cela aura un impact sur les électeurs de Marine Le Pen ? On peut le penser car cela peut conforter chez eux l’idée qu’ils sont des citoyens de seconde zone, qui ne peuvent avoir des représentants à l’Assemblée nationale ou des ministres au sein d’un gouvernement. Ils ont d’ailleurs assez mal pris le fait que l’on réduise leur vote à de la protestation, à l’expression d’une colère ou à un vote de crise. Ils peuvent avoir le sentiment que l’on a besoin de leur vote le 6 mai, mais que cela n’ira pas plus loin.
 
A-t-on les moyens statistiques et/ou historiques pour connaître l'influence (sous forme de % par exemple) d'un candidat sur son electorat du 1er tour? Autrement dit, si Marine Le Pen annonce de voter blanc, combien vont suivre la consigne parce qu'elle l'a dit?
On pourra l’évaluer lors des enquêtes menées le jour du vote, mais ce qui semble évident, c’est que les consignes de vote, s’il y a en a du côté de Marine Le Pen ou de François Bayrou, ne seront pas respectées par une large partie de leurs électeurs du 1er tour. Ils auront même peut-être intérêt à ne pas donner de consignes précises pour ne pas paraître avoir finalement peu d’impact sur ces électeurs. Dans le passé, ces consignes de vote n’ont été souvent que peu respectées par les électeurs. On se souvient du PS et des Verts qui avaient appelé à voter “oui” lors du référendum de 2005, alors que la majorité des sympathisants socialistes et verts avaient voté “non”. Ce fut aussi en partie le cas pour le RPR en 1992 lors du référendum sur Maastricht qui avait appelé à voter “oui”.
 
Je trouve le choix restant tellement ridicule que j ai envie de voter blanc, quels seraient les effets d un vote blanc massif?
C’est une option que de nombreux électeurs vont suivre au 2d tour pour dire qu’il ne se reconnaissent pas dans les deux candidats qualifiés. Cela ne changera pas grand chose puisque le vote blanc n’est pas comptabilisé dans les suffrages exprimés, même si cela pourrait être un message envoyé par les électeurs, qui est d’une nature différente par rapport à l’abstention. Il semble que ce soit aussi la consigne de vote que devrait donner M. Le Pen le 1er mai et qu’un certain nombre de ses électeurs devrait suivre le 6 mai.
 
Que peut faire Nicolas Sarkozy pour inverser la tendance et gagner? A la vue des quatre jours de campagne de second tour: peut-on dire que l'un des deux candidats a déjà perdu?
Même si le 22 avril les droites ont obtenu 47% des suffrages et la gauche, 44%, il sera très difficile pour Nicolas Sarkozy d’inverser la tendance. Il devra recueillir la totalité des voix qui se sont portées sur lui et sur Nicolas Dupont-Aignan au 1er tour et une très large partie des électeurs de Marine Le Pen et de François Bayrou tout en mobilisant des électeurs qui se sont abstenus au 1er tour. Deux options étaient dès lors envisageables pour lui. La première était de tenter de séduire l’électorat centriste en soulignant le manque de crédibilité de Hollande et les insuffisances de son programme pour faire face à la crise. C’est l’option du capitaine pour traverser la tempête. La seconde était de viser l’électorat de M. Le Pen, plus nombreux que l’électorat centriste, en droitisant encore plus son discours. C’est bien sûr l’option qu’il a prise. C’était au fond la seule option qu’il pouvait prendre s’il voulait conserver des chances de l’emporter, mais aussi l’option la plus risquée. Le risque étant que le 2d tour prenne la forme d’un immense référendum anti-Sarkozy à partir du moment où le président sortant fait du “super-Sarkozy” depuis le 22 avril.
 
Le changement de nom du FN ne risque t-il pas, selon vous, de le rendre encore plus populaire à l’avenir?
Ce n’est pas nécessairement le nom de “rassemblement bleu Marine” qui va rendre le mouvement plus populaire. Il l’est déjà pas mal comme on a pu le voir le 22 avril. En revanche, il dénote la volonté de Marine Le Pen de poursuivre la dédiabolisation du FN. Ce changement de nom pourrait donc être le symbole d’une “normalisation” du mouvement comme on a pu le voir en Italie avec le mouvement de Gianfranco Fini qui est devenu un mouvement de droite “normal” au sein de la coalition Forza Italia. On peut néanmoins se demander si une trop grande normalisation du FN ou de l’ex-FN ne serait pas préjudiciable au mouvement qui perdrait ainsi quelque peu son caractère protestataire. Au-delà du nom, la grande question pour le mouvement de M. Le Pen est sa volonté ou non d’accéder au pouvoir. Son père s’y refusait en considérant que le FN perdrait ainsi sa fonction “tribunitienne”. Elle, elle l’envisage sérieusement. C’est toujours un dilemme pour un mouvement populiste anti-système qui dénonce le rôle joué par les élites et qui se retrouve propulsé au pouvoir et donc au cœur du système tant honni.
 
Quel est votre avis sur le débat? A qui selon vous sera-t-il le plus profitable et pourquoi? Et que pensez vous de l’utilité d'un débat dans l’entre-deux-tours?
Le débat d’entre-deux-tours est un moment important, mais sans doute pas aussi décisif que ce que l’on pourrait penser et notamment de ce que Nicolas Sarkozy semble penser. Aucun des débats télévisés qui ont été organisés depuis 1974 n’ont modifié fondamentalement les tendances en termes d’intentions de vote. Ils ont tout de même leur utilité pour les électeurs, en particulier les indécis ou ceux qui se sont abstenus au 1er tour. Il semble que la question des 2 et mêmes des 3 débats soulevée par Nicolas Sarkozy n’ait pas tant d’impact que cela car l’aspect tactique était évident aux yeux de tout le monde. En revanche, l’idée d’organiser 2 ou 3 débats thématiques entre les candidats qualifiés pour le second tour ne paraît pas être une si mauvaise idée que cela à condition de les prévoir à l’avance. Quant au débat du 2 mai, Nicolas Sarkozy estime qu’il va “écraser” son adversaire, ce qui est loin d’être certain. Les débats ayant opposé Hollande à Juppé ou Copé n’ont pas nécessairement montré un candidat socialiste en grandes difficultés. Ce qui est certain en tout cas, c’est que Nicolas Sarkozy, en tant que “challenger” va attaquer son adversaire en essayant de montrer ses contradictions sur telle ou telle proposition ou son manque de crédibilité, alors que François Hollande, en tant que favori, va s’efforcer de rester serein et de souligner la nervosité du président sortant, sa dérive droitière et l’impopularité de son bilan.
 
Comment analysez-vous les attitudes "néo-frontistes" de fraîche date de Nicolas Sarkozy, et en particulier sa petite phrase "Le travail rend libre" ?
La volonté de N. Sarkozy d’attirer les suffrages du FN n’est pas nouvelle. Elle date du 21 avril 2002. Il a pris conscience à ce moment-là qu’un candidat de droite ne pouvait gagner l’élection au centre et qu’il ne pouvait le faire que sur sa droite. Il a été encouragé dans ce sens par son conseiller, maintenant bien connu, Patrick Buisson. En 2007, il a ainsi gagné l’élection en affirmant ouvertement les valeurs d’une droite “décomplexée”, qui ont séduit notamment une partie du monde ouvrier, en “siphonnant” les voix, mais aussi les thématiques du FN, le déclic de sa campagne étant alors la proposition de créer un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. En 2010, il a réaffirmé ce credo avec le débat sur l’identité nationale ou son discours très sécuritaire prononcé à Grenoble au moment de l’affaire des roms. Il est donc tout à fait logique qu’il ait axé sa campagne de 2012 sur cette droitisation, en droite ligne, sans faire de jeu de mot, avec ce qu’il a pu faire auparavant. On se souvient de son entrée en campagne avec l’affirmation de valeurs conservatrices dans l’entretien qu’il a donné au Figaro Magazine. Sa campagne d’entre-deux tours n’est que la continuité de cette stratégie politique. On peut néanmoins affirmer qu’il n’est jamais allé aussi loin dans la reprise à son compte des thématiques (immigration, sécurité, protection) et des idées du FN. Il n’est cependant pas certain que, cette fois, ce soit une stratégie gagnante.
 
Je ne doute pas d'une forte probabilité pour que F Hollande soit élu. Je ne doute pas non plus qu'il se cassera les dents et beaucoup plus vite que N. Sarkozy. Dans cette hypothèse ne pensez vous pas que le front national connaîtrait une progression exceptionnelle pour les présidentielles 2017 ?
François Hollande est le favori, du moins dans les intentions de vote, mais rien ne semble encore joué. Ce que l’on peut dire néanmoins, c’est que le vainqueur le 6 mai fera face très rapidement à de nombreuses difficultés : économiques et financières (les marchés risquent de mal réagir aux résultats de l’élection dès le 7 mai), internationales (la situation est très tendue au Moyen-Orient autour de la question iranienne), etc. etc. Si Hollande est élu et si la gauche gagne les législatives, ce qui est probable si le candidat socialiste sort vainqueur le 6 mai, la droite va connaître une situation très délicate avec un risque d’éclatement de l’UMP. Marine Le Pen et François Bayrou tablent à l’évidence sur cette implosion pour recomposer la droite autour d’une “droite nationale” dirigée par Marine Le Pen qui réunirait le FN et une partie de l’UMP (autour de la Droite populaire) et un centre dirigé par François Bayrou regroupant l’ancienne aile centriste de l’UMP (Borloo, Juppé, etc.) et le Modem. 2017, c’est néanmoins encore très loin, mais c’est vrai que Marine Le Pen est encore jeune, elle n’a que 43 ans, et qu’une partie des Français peuvent estimer qu’on a essayé la droite, ça n’a pas marché, la gauche, avec François Hollande, et ça n’a pas marché non plus, alors pourquoi pas Marine Le Pen, d’autant que, pour le moment, aucun leader ne semble se détacher nettement à droite.
 
Les résultats du MLP, le peu de crédit que les français accordent à FH et NS, ne sont-ils pas les prémices d'un grand changement de notre société française? Un nouveau modèle à la française ? 
Le résultat du 1er tour de la présidentielle sont assez conformes à ce que l’on peut observer sur le plan électoral en Europe depuis le déclenchement de la crise en 2008-2009. Les gouvernements sortants sont en grande difficultés et perdent souvent les élections. On observe également une montée généralisée des mouvements populistes, en particulier de la droite radicale. Enfin, on note également l’apparition de mouvements dits d’”Indignés”. Le mauvais score enregistré par N. Sarkozy le 22 avril, le résultat sans précédent de M. Le Pen et la percée de JL. Mélenchon, me semblent correspondre à ces tendances. Il n’y a donc pas vraiment de modèle à la française en la matière. Ce que l’on peut dire également, c’est que cette élection n’est pas tant les prémisses d’un grand changement de la société française, que le symptôme de ce changement. Enfin, ce qui est clair, c’est que la séquence électorale actuelle (présidentielle, puis législatives) vont conduire, quel qu’en soit le vainqueur, à une grande recomposition du paysage politique.
 
Compte tenu des reports de voix possibles pour François Hollande il semblerait qu'il faille au moins 75% à 80% de report du FN sur Nicolas SarkozyÊtes-vous d'accord avec cette estimation?
En effet, il sera très difficile pour N. Sarkozy d’obtenir une majorité des suffrages le 6 mai prochain. Il faudrait tout d’abord qu’il réunisse au moins 80% des suffrages qui se sont portés sur M. Le Pen au 1er tour. Cela ne sera pas facile car en 2007, alors qu’il avait largement “siphonné” les voix du FN, N. Sarkozy n’avait obtenu au 2d tour que 75% des reports des voix du 1er tour de Jean-Marie Le Pen. Or, l’antisarkozysme a très largement nourri le vote Le Pen au 1er tour en 2012. Rien ne dit qu’il pourra réaliser la même opération cette année. Mais ça n’est pas tout. Pour être majoritaire dans le pays, NS doit réunir 100% des voix qui se sont portées sur lui au 1er tour et 100% des votes en faveur de N. Dupont-Aignan. Il doit également obtenir au moins 2/3 des suffrages en faveur de F. Bayrou et enfin recueillir les voix d’au moins 1% des abstentionnistes du 1er tour. Cela serait donc un immense exploit politique s’il est élu le 6 mai.
 
Il est certain que l’élection présidentielle de 2012, suivie par les législatives du mois de juin, vont laisser des traces à droite, comme à gauche. Si N. Sarkozy devait finalement l’emporter, il est évident que la gauche aurait du mal à s’en remettre après quatre défaites consécutives (1995, 2002, 2007, 2012), mais que la droite aurait aussi de grandes difficultés à obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, compte tenu du poids actuel du FN. Une cohabitation avec un François Hollande premier ministre pourrait être ainsi un scénario envisageable. Si F. Hollande sort vainqueur le 6 mai, ce qui est tout de même le plus probable, il est évident que la droite sera extrêmement divisée avec une UMP au bord de l’implosion et F. Bayrou et M. Le Pen qui se tiendront prêts pour recomposer et la droite et le centre. La droite, comme la gauche jouent donc très gros dans ces élections et n’en ressortiront pas indemnes. En revanche, ce qui est rassurant, c’est l’intérêt que les Français, et en particulier des internautes de 20minutes.fr, ont eu pour cette séquence électorale. On a pu le voir avec les taux d’audience élevés enregistrés par les émissions politiques et bien sûr le faible taux d’abstention au 1er tour. Il est vraisemblable que la participation sera également forte au 2d tour, même si les législatives séduiront sans doute moins, en particulier du côté des vaincus. Merci aux internautes pour leurs questions. Eddy Fougier
 
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Présentation du chat :

Eddy Fougier est politologue et chercheur à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques). Il est spécialisé dans les analyses électorales et l’évolution des idées politiques, la vie politique française, l’opinion publique, l’analyse du traitement médiatique de l’actualité internationale et européenne, l’altermondialisme et le débat sur la mondialisation.

Quelles doivent être les stratégies de Nicolas Sarkozy et François Hollande pour espérer emporter l’élection le 6 mai prochain? Comment expliquer le score élevé de Marine Le Pen? Peut-elle être à la tête de l’opposition si le socialiste devient président? Les consignes de vote ont-elles vraiment une influence sur les électeurs?
A.B. C.G. et C.la.
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