Les clips des candidats favoris décryptés par une sémiologue, une spécialiste pub et un prof de communication politique

PRESIDENTIELLE Trois experts ont décrypté pour « 20 Minutes » les clips de campagne des candidats à la présidentielle les mieux placés dans les sondages, d’un point de vue sémiologique, publicitaire et politique…

Marie de Fournas

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Les sympathisants scrutent la campagne menée par leurs candidats.

Les sympathisants scrutent la campagne menée par leurs candidats. — CHAMUSSY/WITT/HARSIN/SIPA

Cela fait déjà quelques jours que les onze candidats ont tous sorti leur clip de campagne en vue de l’élection présidentielle qui se déroulera les 23 avril et 7 mai prochains. Attitudes, budgets, messages cachés, professionnalisme, investissement personnel, symboles… Trois spécialistes interviewés par 20 Minutes ont décrypté chacune des 11 vidéos. Marie Treps est sémiologue et auteure du livre Maudits mots, Karine Berthelot-Guiet est directrice du Celsa et auteur de Paroles de pub, enfin Arnaud Mercier est professeur en communication politique à l’université Paris 2 Assas et chroniqueur politique sur The Conversation.

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François Fillon : le classique

Marie Treps : Seul du début à la fin, sans images intercalaires, le candidat développe oralement chacun des thèmes évoqués. Le discours est ponctué d’affirmations : « La France a une âme, une culture, un drapeau ». Le ton est solennel, professoral, assuré, un rien péremptoire : « il y a urgence… je veux… il faut… je suis ».

Karine Berthelot-Guiet : Un film très classique où la phrase du candidat n’est pas toujours très assertive (les fins de phrases ont tendance à se faire avec une voix légèrement montante plutôt que descendante, ce qui est entre l’interrogatif et l’affirmatif). Globalement les images sont très illustratives, classiques, presque stéréotypées mais dans une forme simple.

Arnaud Mercier : Il est très classique, avec un costar classique. Son clip n’a pas dû coûter très cher, il n’est pas du tout tape-à-l’œil alors que l’on aurait pu s’y attendre. Il est cohérent avec son : «  je ne vous demande pas de m’aimer, mais de voter pour moi ». Il fait passer son programme avant tout. D’ailleurs il est assez effacé. On le voit en plateau parler face caméra, mais pas sur les images d’illustration.

Marine Le Pen : comme papa

Arnaud Mercier : Il y a dans ce clip un écho incroyable à la campagne de son père lors du second tour de la présidentielle en 2002. Il s’était présenté avec un gros pull marin breton. L’univers de la mer, le côté identitaire de la mer, ce sont des références populaires.

Karine Berthelot-Guiet : Le film est très long, voire trop. Il utilise le système de communication parfois appelé storytelling qui consiste à suraccentuer les aspects narratifs. Dans le cas en question le ton, les images et le travail des images sont assez grandiloquents et stéréotypés : la femme seule face à la mer, les postures du pouvoir politique (l’hélicoptère, le bureau, les médias, les services de sécurité), la femme et la famille (l’album).

Marie Treps : Marine Le Pen se distingue en ouvrant et terminant son clip par deux images à fort poids symbolique. Au début, la candidate joue avec les couleurs du drapeau français : sur fond de bleu, avec l’océan et le ciel, elle apparaît vêtue d’une cape bleu foncé. Près d’elle une bouée de sauvetage rouge sur fond blanc. À la fin, elle utilise une métaphore en image : en alternant un plan d’elle à la barre d’un luxueux voilier et une image de l’Élysée. Marine Le Pen est dans un mode héroïque avec une musique hollywoodienne.

Jean-Luc Mélenchon : le leader

Karine Berthelot-Guiet : Le film joue sur le moment d’une manifestation prise sur le vif avec Mélenchon en orateur pris en contre-plongée saluant cheveux au vent. On est donc dans une stéréotypie forte du leader, de son charisme et du bonheur de la militance avec des images de participants extrêmement souriants. Le film n’évoque pas ceux qui ne font pas déjà partie du mouvement.

Arnaud Mercier : Il met en scène le peuple et le clip démarre très fort comme ça. C’est très cohérent avec ce qu’il veut incarner : le porte-parole de la protestation du peuple. Il ne se pose pas en leader au milieu de la foule. Il y a le peuple et lui après. C’est d’ailleurs le candidat qui s’offre le luxe d’apparaître le plus tard dans son clip.

Marie Treps : Jean-Luc Mélenchon a réalisé un clip sur le mode lyrique. Sur fond d’une musique qui monte en puissance et du discours du candidat prononcé en extérieur d’une voix forte, on voit une foule envahissant la Place de la République et ses abords entrecoupés d’images à valeur symbolique fortes (statues de la République et Génie de la Bastille, pancartes affichant des slogans) et de visages radieux.

Benoît Hamon : le candidat en action

Arnaud Mercier : Il se montre beaucoup au milieu de la foule. Le « je » s’efface derrière le « nous » et c’est très symbolique de la difficulté qu’il a à incarner la fonction présidentielle qui en France est celle d’un leader. Il y a également un souci avec le son et l’image : les propos qu’il tient ne correspondent pas à toutes les illustrations.

Marie Treps :  Benoît Hamon évoque à travers des prénoms variés, le métissage. Il convoque de grandes figures : Jean Jaurès, le Front Populaire, Robert Badinter. Le candidat a choisi des musiques qui ne passent pas inaperçues, puisqu’il s’agit de la bande originale de « La Nuit américaine » de François Truffaut et de « Le Grand choral », de Georges Delerue. Des musiques de plus en plus présentes, jusqu’à un retour au calme pour laisser la place à la voix du candidat.

Karine Berthelot-Guiet : Un film autour d’un candidat en action et en chemin. Il travaille, discute, fait des discours. Son visage passe de l’inquiétude au sourire et aux embrassades avec les militants. Le clip alterne « la route », « le plan aérien » et les portraits rapprochés des visages. Le film part dans une envolée lyrique musicale dont il n’a pas besoin et qui peut le desservir en accentuant le travail « publicitaire ». Le stéréotype final de l’homme face à la mer est présent. On voit le candidat déterminé par le mouvement du corps sur un bateau. En route donc.

Emmanuel Macron : le discret

Marie Treps :  Emmanuel Macron se distingue en introduisant des images (des paysages, des gens exerçant des activités industrielles, agricoles…) entre ses interventions en plan fixe. La métaphore de la marche symbolisant l’avancée vers le futur (remettre la France, le travail en marche) est filée à travers les propos et les images (gens de dos marchant au début puis de face, à la fin). Le candidat fait le choix d’une musique discrète et d’un ton calme pour son discours.

Karine Berthelot-Guiet : Le candidat est en route, en chemin littéralement sur une musique qui va crescendo. Le propos se concentre sur le travail et les images s’y rapportent beaucoup : des personnes en activités diverses, le fardeau à faire disparaître avec des gens de dos qui se retournent finalement tout sourire et enfin des plans de mains.

Arnaud Mercier : Ça ne m’a pas bouleversé. Ça ressemble un peu à celui de Fillon