Deux lettres A. Illustration. 
Deux lettres A. Illustration.  - Flickr/Sasastro

INTERVIEW Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Saint-Cyr...

Mardi matin, l’agence de notation Moody’s a suscité l’inquiétude en France en annonçant qu'elle se donnait trois mois pour déterminer si la perspective «stable» de la note AAA de la France est toujours justifiée au vu de la situation économique. En clair, elle commencerait donc à réfléchir à retirer la bonne note de la France. Pas de quoi inquiéter Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Saint-Cyr et co-auteur du Blog Econoclaste, pour qui ce signal doit être relativisé.

Vous semblez accorder peu de crédit au jugement de Moody’s. Pourquoi ? 

Tout d’abord, il faut rappeler les faits. Moody’s note aujourd’hui la France Aaa «avec perspective stable», ce qui veut dire qu’elle ne compte pas revenir dessus à court terme. Elle a simplement annoncé mardi qu’elle se donne trois mois pour évaluer la situation de la France, et qu’à ce terme elle pourra changer cette perspective à « négative », c’est à dire qu’elle pourrait alors éventuellement dégrader la note dans les trois mois qui suivent. Tout cela est minime. Par ailleurs, je pense que les agences de notation ont un crédit très faible quand il s’agit de noter les Etats. Leur travail a du sens quand elles notent des entreprises, dont les données sont cachées, mais beaucoup moins quand elles analysent des données publiques sur les Etats qui sont connues de tous. Par ailleurs, la solvabilité d’un Etat dépend in fine de décisions politiques. Or les agences de notation n’ont aucun élément pour en juger.

 Quelles pourraient-être les conséquences d’une éventuelle dégradation de la note française?

Il pourrait y avoir des conséquences négatives surtout indirectes, sur les établissements qui détiennent des créances françaises ou sur la note du FESF (fonds de secours européen, qui prête aux Etats européens) qui dépend beaucoup de la note de la France.

Mais, globalement, les conséquences seraient minimes car dans les faits les créanciers se comportent déjà comme si la France avait déjà perdu sa meilleure note. Ainsi, les taux des obligations françaises [taux auxquels la France emprunte] sont déjà de 1% plus élevés que ceux de l’Allemagne. Cela correspond à une prime de risque de 50% de plus. C’est très élevé! On trouve le même écart sur les assurances [CDS souverains, dont la définition est par ici]. Tout Cela montre bien que la note AAA ne correspond pas à grand-chose, et peut recouper des réalités très différentes. Il y a ainsi des pays notés AAA, comme la Suisse, qui empruntent à moins de 1%, et d’autres comme l’Australie dont les taux sont à 4,5%. J’ajouterais même qu’aux Etats-Unis ou au Japon, les taux des obligations ont baissé après la dégradation, c’est-à-dire que les créanciers ont prêté moins cher à ces pays alors qu’ils étaient moins bien notés! C’est probablement parce que les investisseurs se sont dit : « Si la note est abaissée, c’est que l’activité économique va se dégrader, et dans ce cas des entreprises vont aller mal, donc la seule valeur sûre reste la note des Etats, même s’il a été dégradé».

Il ne faudrait donc pas tant se focaliser sur ces notes ?

Bien sûr. En France, la note de la dette est un sujet hystérique, et c’est dangereux.  Aujourd’hui le vrai problème est que la situation économique de la France est mauvaise, peu importe sa note. Elle souffre d’un déficit primaire [c’est-à-dire avant même de rembourser les emprunts de sa dette] et ses perspectives de croissance sont faibles. Elle n’a rien pour elle et c’est cela qui compte vraiment. A l’inverse, les variations de notes des Etats sont des épiphénomène, qui ne font que confirmer ce que l’on sait déjà. Elles relèvent du symbole, de la communication, tout simplement parce que les gens peuvent mieux comprendre si l’on dit «la France a perdu sa meilleure note» que si l’on compare la différence entre les taux d’emprunts de la France et de l’Allemagne. 

Pourtant le débat sur la note est très présent en France. Est-ce également le cas dans d’autres pays ?

Je pense que c’est typiquement français, peut-être parce que l’on a dans notre culture l’obsession de tout noter. L’Italie, par exemple, a vécu une dégradation brutale et la nouvelle n’a fait de bruit que pendant quelques jours. Or il est dangereux de se focaliser là-dessus pour gérer les finances publiques ou pour bâtir les programmes pour 2012.  Se dire qu’il faut ficeler rapidement un plan, en créant par exemple une taxe sur les sodas, juste parce qu’une agence de notation a envoyé un mauvais signal est une très mauvaise idée. Cela ne peut que renforcer les inquiétudes sur la manière de gérer les finances du pays. A ce titre, que l’on soit d’accord ou non sur le fond, la réforme des retraites était une bien meilleure façon de gérer le problème, avec un plan clair, précis et basé sur des réformes prenant effet à moyen terme, en 2017. La réponse qu’il faut aujourd’hui, ce sont des plans clairs et réalistes sur la manière de redresser les finances, pas des décisions d’urgence censées parler ou rassurer les marchés.

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