Jean-Paul Pollin: «La banque doit redevenir ennuyeuse»

INTERVIEW – Ce spécialiste de la finance veut casser le modèle universel des banques françaises...

Propos recueillis par Mathieu Bruckmüller

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Le siège de la banque Société générale à La Défense en janvier 2008.

Le siège de la banque Société générale à La Défense en janvier 2008. — MEIGNEUX/SIPA

Avec la crise bancaire de 2008 couplée à la crise de la dette de 2011, les appels se multiplient pour enfin réformer le système financier. L’une des mesures consisterait à scinder les institutions financières en deux. Pourquoi? La réponse de Jean-Paul Pollin, professeur d’économie à l’Université d’Orléans…

Pourquoi vouloir séparer la banque de détail de la banque d’investissement?

Les principaux réseaux bancaires français sont ce qu'on appelle des banques universelles, c'est-à-dire qu'elles rassemblent des métiers très différents du point de vue de leur nature, des services qu'ils rendent, des risques qu'ils comportent: la banque de détail, la banque de marché, l'assurance, la gestion d'actifs... Pour moi, une banque commerciale ou de détail a une activité de service public. Elle gère des dépôts et en contrepartie donne du crédit aux particuliers et aux entreprises. Son activité est nécessaire au fonctionnement de l’économie. A l'opposé, les activités de marché sont bien plus risquées et n'ont aucune raison de bénéficier des garanties que l'Etat offre aux banques de dépôts. Vouloir mélanger ces deux types d'activités est donc dangereux, notamment parce que la banque de détail (la banque «utile») peut être amenée à éponger les pertes enregistrées dans les activités de marché. Certaines banques régionales mutualistes ou coopératives paient aujourd'hui les déboires subis par les banques de marché des groupes auxquelles elles appartiennent. On ne doit pas jouer avec l’argent des déposants et risquer que l’accès au crédit soit limité pour les particuliers et les entreprises en raison des pertes des activités de marchés.

Concrètement, comment est-ce possible?

Les modalités restent à définir. Mais sur le principe, il faut remettre une muraille de Chine entre la banque commerciale et la banque «casino». Le but, c’est qu’il n’y ait pas la possibilité de faire passer des capitaux de la banque de détail vers les activités de marché et inversement. L’étanchéité doit être totale. La solution la plus radicale serait d’empêcher tout lien capitalistique entre les deux.

Cette séparation pourra-t-elle voir le jour en France?

Les britanniques songent à la réintroduire et les banques américaines n'ont plus la possibilité de faire du trading pour leur propre compte. Mais en France, le lobby bancaire me semble trop puissant. La banque de marché est très très rentable. Bien plus que la banque de détail qui engendre des revenus récurrents, sans grandes surprises, mais beaucoup plus limités. Le lobby bancaire tient mordicus au modèle de banque universelle. Mais je persiste à penser que les banques doivent se recentrer sur leur coeur de métier plus modeste, peut-être plus ennuyeux, mais réellement plus utile. Si certains veulent poursuivre leurs activités de «casino», il faut qu'ils le fassent dans des structures séparées afin de ne pas mettre en danger le système de paiement et de crédit.

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